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Livres & BD

Souffle d’espoir sur la littérature des Grands Lacs

Camille de Marcilly

Publié le - Mis à jour le

On ne tombe pas quand on est couché", clame Marie-Louise Sibazuri, écrivaine burundaise, très connue dans son pays pour ses pièces de théâtre et ses feuilletons radiophoniques. Se mettre debout, aller de l’avant, reconstruire, telle est la volonté de la soixantaine de romanciers, poètes, conteurs, nouvellistes, réunis lors d’un colloque de deux jours à Bujumbura, à l’initiative de l’association Sembura, qui signifie en kinyarwanda faire fermenter, inciter à l’engagement, provoquer

Si, au tout début des années 90, quelques bibliothèques et librairies avaient fait leur apparition, la guerre civile de 1993 a balayé tous les efforts. Le génocide au Rwanda focalisant les médias a quelque peu occulté les massacres de masse qui se sont déroulés au Burundi, animé de conflits identiques. Dépassant peu à peu le traumatisme des clivages Hutus-Tutsis - grâce notamment aux accords de paix d’Arusha, en 2000 -, la société civile et les artistes en particulier ont décidé de prendre leur destin en main et de ne plus rien attendre de l’État, en partie corrompu. "Devenir la voix des sans voix et des oubliés de l’Histoire", est leur souhait le plus fort pour qu’aujourd’hui "la littérature ne soit plus un luxe mais une nécessité", note l’équipe de Sembura.

Le contexte de post-conflit n’est certes pas un terreau idéal pour que fermente l’art mais la volonté est là et peut déplacer des montagnes. Dans ce pays où l’espérance de vie ne dépasse pas 50 ans, où 90 % des familles survivent grâce à l’agriculture, le taux d’alphabétisation s’élève à 51,6 % de la population totale et seules 53 % des filles contre 65 % des garçons fréquentent l’école primaire, selon les données des Nations unies.

Aujourd’hui, les hommes et femmes de lettres ne regardent plus en arrière et l’incroyable jeunesse de la population fait souffler un vent d’optimisme sur la culture de la région des Grands Lacs africains. Financée par des fonds privés suisses, l’association Sembura, qui a des antennes à Bujumbura, Kigali et Bukavu, sert de catalyseur avec la création d’une plateforme culturelle qui soutient, promeut les lettres et cherche des solutions pour la diffusion des livres.

A Bujumbura, où la poussière de la terre rouge se soulève à chaque brise légère et où une végétation exubérante surgit au détour d’une rue, les femmes vêtues de mille couleurs portent sur leur tête de larges paniers emplis de mandarines vertes et déambulent devant la librairie Saint Paul, la seule de la ville, tenue par des religieuses. A l’intérieur, les rayonnages proposent de nombreux manuels scolaires, quelques ouvrages d’histoire et de géopolitique sur le continent africain, d’innombrables éditions de la Bible et très peu d’œuvres de fiction. Dans l’espace contigu, des écoliers choisissent avec attention quelques crayons.

Trois rues plus loin se tient le Cebulac, Centre culturel burundais pour la lecture et l’animation culturelle, qui recèle la seule bibliothèque de la ville - à l’exception de la médiathèque de l’Institut de France au Burundi, pilier culturel du pays. Indifférents, marchands, policiers, chauffeurs de taxi passent sans lever les yeux, peu d’entre eux font la démarche de passer la porte. Pourtant, chaque jeudi soir, de 18h à 20h, c’est l’effervescence.

Samandari, le seul café littéraire du pays, réunit de nombreux jeunes désireux de s’exprimer et de partager leur vision de la culture et de leur avenir. Animé par Roland Rugero, écrivain et journaliste culturel pour le seul hebdomadaire indépendant du Burundi ("Iwacu") et la poétesse Ketty Nivyabandi, Samandari souffle sa première bougie samedi. Depuis la terrasse d’un café d’où se devinent les collines verdoyantes noyées dans la brume de chaleur, Ketty Nivyabandi nous explique : "Le Cebulac nous a prêté un local et on a commencé. Nous n’avons pas de livres mais on discute beaucoup d’écriture. C’est un lieu d’expression, la preuve qu’on n’a pas besoin de grands moyens pour faire avancer les choses. La force de notre volonté peut suffire. Aujourd’hui, il n’y a aucun enseignement de l’art et de l’expression de soi alors que la jeunesse a vécu beaucoup de choses dans ce pays. Nous avons tous besoin de communiquer ces choses difficiles enfouies en nous et l’art est le meilleur vecteur. Au début, les nouveaux sont assez réservés mais, quand ils commencent à parler, on se rend compte qu’ils ont énormément à dire et cela passe souvent par le slam avec des textes très forts, très engagés." Parmi les objectifs à moyen terme de Samandari (dont le blog samandari-litterature.blogspot.com affiche un taux de visiteurs impressionnant, preuve que la curiosité et l’envie de lecture sont grandissantes), la création de bibliobus pour déplacer le café littéraire et apporter des livres aux populations excentrées. À l’initiative du centre culturel Ishyo, un tel bibliobus - malheureusement souvent en panne - existe au Rwanda et l’équipe de Samandari entend obtenir le sien bientôt. Un problème cependant, et pas des moindres : comment se fournir en livres ? Ni le transport ni le fait de trouver des livres ne posent des limites insurmontables mais bien les droits de douane excessifs appliqués à ce que les autorités considèrent comme un produit de luxe. À titre de comparaison, le salaire moyen s’élève à 50000 francs burundais, soit 28 euros, et un livre coûte 17 euros...

Jeudi 23 juin, à l’ouverture du colloque qui s’est tenu dans un hôtel de Bujumbura, Béatrice Nijebariko, coordinatrice de l’organisme chargé de promouvoir l’éducation au Burundi, constate : "Nous devons relever de nombreux défis, il n’y a pas de maison d’édition, une très grande insuffisance de livres, pas d’enseignement pour apprendre à bien écrire et à créer. Tout le monde devrait avoir accès à des livres." "Il y a également un grave problème avec les femmes, il y en a si peu qui s’expriment à cause de cette culture de la pudeur au Burundi et du fait qu’elles ne doivent pas se mettre en avant par rapport à leur mari", ajoute-t-elle.

L’insuffisance de livres s’explique par la taxation à l’importation mais aussi par le fait que, faute de maison d’édition et de vie littéraire sur place, les écrivains rêvent des prix littéraires français. Souvent, ils parviennent à publier leurs ouvrages à compte d’auteur mais ne peuvent acheter leurs propres livres pour les faire venir au Burundi. C’est le cas de l’excellent poète Thierry Manirambona dont les vers délicats et profonds réunis dans le recueil "Sapin d’avril" ont été édités chez Publibook.

Les écrivains s’interrogent au cours du colloque et tombent d’accord : il faut créer une vie littéraire dans la région des Grands Lacs, susciter une émulation en développant les cafés littéraires et la connaissance du tout récent prix littéraire Michel Kayoya, donner envie de lire et enfin sortir des tiroirs tous les manuscrits ! Ana Tognola, coordinatrice de l’association Sembura à Bujumbura, définit clairement les priorités : il faut une maison d’édition au Burundi. Deux projets sont en cours, l’un d’un Occidental, l’autre d’Antoine Kaburahe, écrivain et rédacteur en chef de l’hebdomadaire "Iwacu", fondé il y a trois ans, et qui souligne en riant : "Je dois tout faire dans ce pays !" En attendant, certains écrivains concrétisent leurs œuvres à l’imprimerie du quartier et font circuler leurs textes parmi leurs connaissances et sur Internet.

Les réflexions conjointes des écrivains de la plateforme a donné lieu à un plaidoyer clair aux revendications légitimes adressé aux ministres de la Culture du Burundi, du Rwanda et de RDC, qui tous avaient annoncé leur venue avec enthousiasme et n’ont finalement pas daigné venir, l’un d’entre eux donnant sa préférence à un événement sportif...

A l’occasion de cette réunion exceptionnelle d’écrivains de la région des Grands Lacs africains, une anthologie réunissant les écrits de vingt-quatre auteurs a été publiée. "Émergences - Renaître ensemble" - dont l’acheminement depuis la maison d’édition Fountain Publishers en Ouganda jusqu’à Bujumbura fut un véritable périple semé d’obstacles, notamment douaniers - rassemble des extraits de romans, de pièces de théâtre, des contes, des nouvelles et des poèmes. Si l’ensemble est inégal, il recèle de nombreux trésors.

A l’aube des cinquante ans de son indépendance, le Burundi vivrait-il une petite révolution culturelle ? En tout cas, les écrivains sont bien décidés à sortir de leur isolement et à faire entendre leur voix. C’est cet espoir qui rythme leur plume.

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