Nos voisins du sud ne passent pas pour être particulièrement déficitaires au chapitre du sentiment national. Et pourtant, c’est un diagnostic sans fard que dresse l’archéologue Jean-Paul Demoule (photo), professeur à l’Université de Paris-I...

A le lire, la France néglige son passé national ou du moins la plus grande partie de celui-ci. Elle a créé l’Ecole française d’Athènes dès le milieu du XIXe siècle, mais elle a trop tardé à se soucier du sauvetage des vestiges se trouvant sur son propre sol. Son musée culte, le Louvre, n’abrite pratiquement aucun objet autochtone. Paris s’enorgueillit de ses arcs romains et de ses pyramides égyptiennes, mais sous ses pavés où reposent les témoins de son passé, des sites entiers ont été anéantis sans fouilles préalables, sauf grande mobilisation en leur faveur. Quant au tableau de la situation de l’histoire dans l’enseignement, il est encore moins réjouissant. Cela n’arrive donc pas que chez nous !

"Entre doctrines d’Etat inapplicables, programmes scolaires sélectifs, mémoire collective défaillante et lieux communs culturels, ce que les Françaises et les Français pensent savoir de leur propre passé est donc bien incertain", écrit le professeur Demoule dont le livre est tout entier consacré à remettre les pendules à l’heure, à la lumière notamment des acquis, considérables autant que méconnus, de la recherche archéologique des vingt dernières années. Ces avancées, qui valent pour toute l’Europe occidentale, nous apprennent ou nous confirment que nos ancêtres mangeaient plus sainement il y a vingt mille ans qu’aujourd’hui, que les groupes humains se sont mêlés dès les temps les plus anciens, que nous sommes issus de la rencontre des femmes et des hommes de Neandertal avec celles et ceux de l’espèce dite Homo sapiens, venus d’Afrique, que les Gaulois, bien avant la romanisation, avaient créé "des sociétés prospères, à l’économie et aux techniques inventives et dynamiques", que le Moyen Age ne fut pas une longue nuit mais une période "marquée aussi bien par une révolution industrielle et technique que par une évolution des mentalités" Pour tous ces temps où les sources écrites manquent, sont peu abondantes ou ne parlent guère de la civilisation matérielle, l’apport archéologique joue un rôle évidemment fondamental.

Au fil des pages émerge cette autre leçon, familière en Belgique mais valable autant pour la France, "que la nation n’a pas de caractère immuable, qu’elle évolue et se recompose sans cesse". Le baptême de Clovis est un mythe de l’origine autant que la résistance des Belges à César. Et le territoire français ne s’est réellement rapproché de ses frontières actuelles qu’au cours du XVIIe siècle.

Jean-Paul Demoule a été précédemment président de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), dont vient de paraître un bilan des principales fouilles menées tout au long de ses dix ans d’existence. Cette synthèse d’un matériau considérable apporte des éclairages nouveaux sur l’environnement, la diversité culturelle, l’organisation sociale, l’inscription de l’homme dans le territoire, depuis les premières installations humaines, il y a plus d’un million et demi d’années, jusqu’au XXe siècle. Des travaux tels que ceux qui ont été menés sur les changements climatiques du néolithique à l’âge du fer retiendront à coup sûr l’attention. Mais l’ouvrage peut être aussi un bon guide pour se ménager, lors des prochaines vacances dans l’Hexagone, l’une ou l’autre étapes sortant des sentiers battus.

On a retrouvé l’histoire de France Jean-Paul Demoule Robert Laffont 336 pp., env. 20 €

La France racontée par les archéologues Cyril Marcigny & Daphné Bétard Gallimard - Inrap 223 pp., env. 28 €