ENTRETIEN

Qui a osé dire que les rebelles étaient des gens tristes? Que celui-là aille tout de go visiter Jean- Louis Lippert dans sa campagne du Brabant flamand et il reviendra métamorphosé. Parce que, comme diraient les publicitaires, Lippert, c'est un caractère. Une grande figure de la contestation depuis qu'il osa toiser Lacan, impromptu, un jour que celui-ci tenait un séminaire extraordinaire à Louvain l'ancienne.

On était en octobre 1972. Il a 21 ans et vit dans le vieux Louvain. Mais certainement pas pour y étudier; en vérité, il bricole dans des maisons collectives, profitant de sa toute fraîche liberté, lui qui a été brimé dès l'enfance au Congo dont il conserve une indéfectible affection pour les opprimés et a vécu toute son adolescence «cloîtré» dans un pensionnat catholique.

Ce jour-là, Jean-Louis Lippert cherche un copain à travers la ville. Pour lui parler, peut-être, de «l'être-ensemble» situationniste ou de «l'imminence d'un bouleversement radical des rapports sociaux». Dans un bistrot, on lui désigne l'auditoire où il pourra le retrouver. Il s'y rend de ce pas et trouve là une foule dense, pour ainsi dire hypnotisée. La psychanalyse, à ce moment- là, est devenue une institution. La société vit un peu ce que Prigogine nomme «la fin des certitudes» : certaines particules instables, en déséquilibre, proches du chaos, se mettent à innover. Au plus intime de la matière inerte, se reproduisent des phénomènes semblables à de la vie. «C'était là l'état d'esprit du moment, rappelle Jean-Louis Lippert. On était en situation de particules instables.»

Lippert savait déjà qu'il ne ferait jamais partie de la classe des dominants. «Je suis entré, j'ai vu le Maître parler. Il était impossible de ne pas se laisser aller à la provocation.» L'échange est frontal. Le jeune effronté interpelle Lacan: «Est-ce que vous ne trouvez pas bizarre que ces futurs cadres grattent la parole de leur Maître?» Le psychanalyste, interdit, acquiesce calmement: «Oui, effectivement, je trouve ça bizarre.» Lui qui avait toujours refusé d'être filmé l'est ce jour-là exceptionnellement par la RTB.

Avançant peu à peu vers Lacan, soudain fébrile, celui qui se fera connaître sous le nom de code d'Anatole Atlas le double de Lippert en personne poursuit son invective et déverse soudain la cruche d'eau de l'orateur sur ses feuilles rendues illisibles. «Il s'agissait de construire une situation. Moi qui voulais écrire et noircissais des carnets contre l'art et le roman, j'étais en train d'écrire en actes.»

Jean-Louis Lippert entendait signifier, par cet étrange happening, par un geste dont il salue la théâtralité, que l'homme n'a pas besoin de psychanalystes, que c'est la société bourgeoise tout entière qui est malade, dominée par l'avoir au point d'en occulter l'être. «La psychanalyse agissait comme un lubrifiant du système social et était donc destinée à la bourgeoisie. Il était vain de croire que les psychanalystes pouvaient réparer les maux de l'être humain en faisant l'économie d'une psychanalyse du corps social tout entier.» Le maudit gredin se souvient qu'il avait aussi trempé dans l'eau, «pour la perturber», une pâtisserie: on est en plein attentat pâtissier! Tandis que de nombreuses filles, comme des groupies au bord de l'hystérie, buvaient les paroles du Maître, dont la cravate voire même le cigare allaient être à leur tour éclaboussés. «Il fallait peut-être souiller le symbole qu'était Lacan en tant que détenteur du verbe, et donc du pouvoir.»

Près de trente ans plus tard, Jean-Louis Lippert confesse sans manière son respect et sa sympathie pour le plus surréaliste des psychanalystes. «Une époque a les maîtres qu'elle mérite. Où sont les maîtres d'aujourd'hui? Les maîtres de la parole? On mesure l'abîme» Il vit lui-même à l'écart de la ville, dans une apparente dialectique de sérénité et d'exaltation. «J'ai toujours fait des boulots de merde parce que, par principe, je refuse de gravir des échelons dans la société.» Situationniste de coeur, ami fervent de Raoul Vaneigem, héraut de 68, il reste obsédé par «l'acte d'écriture». Il y cultive une démarche d'interrogation qui n'a pas cessé depuis sa célèbre intervention. Et qu'il se refuse obstinément à clore par une réponse. D'ailleurs, il s'est mis aussi à écrire des romans.

Né en 1951 à Kisangani (ex- Stanleyville), Anatole Atlas se considère toujours congolais. Il n'a pas oublié les petits enfants noirs qui, en 1957, sont entrés à l'école en même temps que lui. Et il garde brûlante la marque de la chicote qu'il avait un jour reçue pour avoir joué avec ces mêmes enfants d'une autre couleur

© La Libre Belgique 2001