Le journal "Tintin" est rangé depuis vingt ans dans le tiroir aux souvenirs des lecteurs de 7 à 77 ans. "Pilote" ne s’amuse plus à réfléchir depuis 1989. "Pif Gadget" ? Définitivement enterré. "Capsule Cosmik" ? Mort né. "Tchô", dont le populaire "Titeuf" était le personnage vedette, s’est éteint en janvier 2013.

"Spirou", lui, est toujours bien vivant, trois quarts de siècle après la parution de son premier numéro, le 21 avril 1938. Pourquoi le journal lancé par la famille d’imprimeurs Dupuis (1) a-t-il résisté tandis que ses concurrents - et même des périodiques de bande dessinée "adulte" comme (A suivre) et "Métal Hurlant" - ont été contraints de mettre la clé sous la porte ? Tentative d’explication.

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Un journal indémodable, un public familial . "Spirou n’est pas un journal qui s’inscrit dans un temps donné" , explique son rédacteur en chef, Frédéric Niffle. "Pour lancer "Tchô", Zep avait récupéré une génération d’auteurs qui ont fait un truc précis, mais leurs lecteurs ont vieilli et la génération suivante a eu d’autres préoccupations" . Dans le même ordre d’idée, "Métal Hurlant", et "Pilote", à partir des années 70, visaient un public plus averti. Pour diverses raisons, la flamme de chaque revue s’est éteinte. "Spirou", lui, a toujours été conçu comme un journal tous publics. "Ce n’est pas un journal branché. Les parents l’achètent avec l’excuse de l’acheter pour leurs enfants" , assume Niffle.

Certes, il s’en trouvera toujours, parmi les aînés, pour juger que l’hebdo n’est plus ce qu’il fut. C’est indéniable, si l’on prend pour étalon le "Spirou" des décennies 1950-60. Le journal s’appuait alors sur une incroyable conjonction de talents : Franquin, Peyo, Morris, Will, Tilleux, Jijé et on en passe, sans oublier le très imaginatif rédac chef Yvan Delporte Les temps ont changé, certaines formules du journal "post-âge d’or" furent moins heureuses que d’autres. Mais même si on est loin des 230 000 exemplaires vendus dans les années 60, "Spirou" continue à trouver son public. "Chaque lecteur estime que le meilleur "Spirou" est celui qu’il lisait avant d’avoir 12 ans", confiait, l’ancien rédac chef Patrick Pinchart à "La Libre", en 2008, à l’occasion du 70e anniversaire du journal.

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Les années passent, l’esprit Spirou demeure. Les auteurs passent, les rédac chef se succèdent, mais "Spirou" conserve le cap fixé dès l’origine : celui d’être un journal à l’espièglerie bon enfant - la dimension paternaliste et bien-pensante chère aux Dupuis s’est estompée avec le temps. Là où son défunt rival, "Tintin", perdit le nord éditorial. "Ce qui a rendu "Tintin" si fragile, c’est qu’Hergé était omnipotent, et en même temps absent. Le journal portait le nom d’un personnage qui n’y apparaissait plus", rappelle le journaliste de la RTBF Hugues Dayez, fin connaisseur de l’histoire des deux titres(2). "Spirou" est un projet éditorial plus cohér ent. Le personnage de Spirou appartient à l’éditeur. C’est le logo de l’éditeur, c’est l’identité graphique de Dupuis, même si ce n’est pas le plus gros best-seller. B on an mal an, il y a toujours eu un esprit du journal", complète Dayez. "Spirou est un journal positif, qui joue sur l’humour, avec un côté un peu impertinent", précise Frédéric Niffle. De plus, "il offre une véritable originalité par rapport à "Mickey", par exemple. Il est plus surprenant, il instaure une complicité avec ses lecteurs", assure Niffle .

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Un journal de qualité, qui connaît ses classiques . Certaines périodes furent moins fastes, "Spirou" n’a jamais sombré dans une médiocrité telle que ses lecteurs s’en détournent en masse. Le "Spirou" des années 2010 se veut un produit léché, tant sur le fond que sur la forme. "Sur le plan graphique, Niffle a cherché à refaire un beau journal et il ne cache pas que son modèle est le Spirou de l’époque Delporte 66-67" , constate Hugues Dayez. "La maquette est claire et épurée, un soin particulier est apporté aux couvertures, ce qui donne envie de conserver le journal" . Aussi beau soit-il, ce qui fait la force d’un journal, c’est la qualité de ce qu’il publie. "C’est comme une boîte de pralines, il faut un équilibre entre toutes les sensations", estime Frédéric Niffle : "Il faut du "à suivre" long et court, des récits courts, des gags en un page, des strips, etc." .

Sans négliger de valoriser le patrimoine de Dupuis, en remettant (ou conservant) en vitrine tel personnage ou telle série "historique". "Il faut être attentif à respecter les anciens et les modernes", reconnaît le rédacteur en chef, "mais un journal qui ne regarde que vers le passé, il est mort. Ce qui compte, c’est la qualité" .

Conséquence : "Spirou" ne se permet plus, ou moins, de donner leur chance à des auteurs en écolage. "Avant, on formait un joueur avant de le mettre en équipe A" , (comme album) ironise Frédéric Niffle. "De nos jours, avec 250 éditeurs, les jeunes auteurs ont plus d’opportunités pour se faire la main. Mais nous ne pouvons plus publier des projets pas aboutis. L’œil des lecteurs est plus exercé, ils sont moins tolérants. Cela dit, nous travaillons à une rubrique sur le modèle de la carte blanche" .

Selon Hugues Dayez, ce qui reste "la quête du Graal, c’est de retrouver des séries à suivre tous publics qui ont un avenir à long terme - c’est la base du catalogue d’albums. C’est très difficile de trouver l’oiseau rare". Frédéric Niffle confirme : "Je n’ai pas bénéficié de la génération de Delporte. Les bons auteurs, les bonnes séries, il faut que j’aille les chercher." Car, à part un Cauvin, scénariste maison depuis 45 ans, ou un Dodier, qui ne se consacre qu’à son "Jérôme K. Jérôme Bloche", "les auteurs quasi à demeure, comme à l’époque de Charles Dupuis, ça n’existe plus", rappelle Hugues Dayez. "Les bons auteurs sont courtisés par une multitude d’éditeurs. Les De Pins, Vehlmann, Trondheim, Feroumont ont tous plusieurs fers au feu. Même si elle est toujours basée à Marcinelle, la rédaction de "Spirou" est une rédaction virtuelle", constate le journaliste. A fortiori que si les équipes de "Spirou" furent longemps belgo-belge, ce sont désormais les Français qui donnent le "la", reflet de la production en bande dessinée.

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Un journal qui sait se vendre. "Spirou" est bénéficiaire. "Un journal ne peut pas être une danseuse. Si on veut durer longtemps, il faut que les comptes soient dans le vert. Et comme nous n’avons pas de pub, nous n’en sommes pas dépendants", explique Frédéric Niffle. "Spirou" peut tabler sur 15 000 abonnés en Belgique et 32 000 en France et écoule 20 000 numéros en kiosque. Personne ne dit mieux, à part "Mickey", qui en terme de ventes (même en forte baisse), boxe dans la catégorie "plus de 130 000". "Nous avons gagné 2 % de lecteurs en cinq ans, mais on peut difficilement espérer en gagner en grand nombre. En revanche, on peut gagner des parts de marché", espère Frédéric Niffle. "Spirou" fait de la résistance contre la concurrence numérique : "Chaque semaine, le journal comporte un supplément - cartes à jouer, mini-récit, poster - qu’un écran ne peut pas offrir", se félicite Niffle. La formule n’est pas neuve, mais reste efficace. Spirou", n’est pas pour autant en décalage avec son époque : une version numérique "Spirou Z" sera présentée cette semaine.

A lire : "La véritable histoire de Spirou, t.1 (1937-1946)", Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault et "La galerie des illustres", 200 auteurs dessinent leur rapport à "Spirou". Nous reviendrons sur ces deux ouvrages dans notre supplément Lire du 30 avril.

A relire : "Le duel Tintin-Spirou", H. Dayez, ed. Luc Pire.