Récit Professeur de français à l’Université des Langues étrangères de Pékin, traducteur de "Tintin"

On a coutume de dire que les lecteurs de Tintin sont des jeunes de 7 à 77 ans. J’aime beaucoup cette expression. Oui, il faut vraiment avoir une âme d’enfant pour adorer Tintin. Je suis devenu un fervent tintinophile par un concours de circonstances. Je dois avouer que je suis allé à la rencontre de Tintin et d’Hergé à l’âge de 66 ans seulement. Mais je suis ravi de ne pas avoir attendu l’âge de 77 ans pour découvrir, au sens plein du mot, ce grand classique de la BD ! J’y trouve un monde merveilleux et une mine d’or à explorer continuellement.

Pendant longtemps, les Chinois n’ont eu accès à Tintin qu’à travers des versions pirates. Elles se présentaient souvent en petit format et en deux volumes, et dans la plupart des cas en noir et blanc. La qualité d’impression était assez médiocre, les images étaient redessinées en calquant sur l’original et parfois adaptées ou remaniées à volonté. Mais cela n’a pas gâché le plaisir des petits Chinois de lire Tintin

La qualité de la traduction, dans les versions pirates, était tout aussi déplorable. Aussi la sortie d’une édition officielle de Tintin en chinois en 2001 aurait pu être une bonne occasion pour présenter au public chinois une version aussi fidèle que possible au texte d’origine. Malheureusement, ce ne fut pas tout à fait le cas. Si des efforts ont été faits, ils étaient loin d’être suffisants.

On peut même dire que la traduction de la version légale est truffée de fautes, parfois aberrantes. Je me contente de prendre quelques exemples tirés du "Lotus bleu", l’album le plus prisé des lecteurs chinois et celui dont la traduction a été la plus travaillée. Déjà, dès la première case de l’album, après un petit résumé d’ailleurs très incomplet de la précédente aventure de Tintin ["Les Cigares du pharaon"], on a ajouté sans justification aucune un passage qui n’existe pas dans le texte d’origine, quelque chose comme "on attend avec anxiété des éclaircissements sur le poison qui rend fou, sur la destination du trafic d’opium dissimulé dans les cigares et l’homme qui est derrière tout cela". Autre exemple, à la page 57 : le Japonais Mitsuhirato dit à Tintin : "Je savais bien que tu donnerais dans le panneau ", ce qui veut dire bien sûr que Tintin tomberait dans le piège, mais on a traduit en chinois : "Je savais que tu irais te cacher dans le tonneau"

Mêmes erreurs de traduction dans "Tintin au Tibet". A la page 29, Tintin, arrivé à l’endroit de la catastrophe aérienne, a trouvé une poupée et dit au capitaine Haddock : "Dites, voyez ce que je viens de trouver... "; dans la version chinoise, cela devient : "C’est sans doute un cadeau que Tchang allait offrir à son beau-frère".

On pourrait allonger la liste. A ma connaissance, cette première édition chinoise de vingt-trois albums de Tintin a été traduite par douze traducteurs et en un temps assez court, sans compter une dizaine de traducteurs pour la traduction de huit albums en noir et blanc. Comment pouvait-on assurer de la sorte une cohésion de style et garantir la qualité de la traduction ? C’est pourquoi Casterman voulait depuis quelque temps remédier à ces lacunes en proposant à son partenaire chinois de retraduire tout Tintin. Les choses ont beaucoup traîné car l’éditeur chinois semblait réticent, ne voyant pas la nécessité d’investir dans une nouvelle version. Car Tintin se vend bien en Chine et ses lecteurs ne sont pas exigeants : il suffit d’avoir de belles images et des histoires intéressantes dans une traduction en chinois au moins compréhensible

N’ayant jamais traduit de la BD, un genre spécifique, j’ai beaucoup hésité quand Casterman m’a approché pour entreprendre ce travail. Si j’ai finalement accepté, c’est parce que je trouvais dommage que les lecteurs d’un grand pays comme la Chine soient privés d’une version fiable et aussi fidèle que possible à l’original. Si Tintin n’est pas inconnu en Chine, il est encore loin d’y être apprécié comme il le faudrait, hormis un petit monde de vrais tintinophiles chinois. Mon ambition vise donc à élargir ce public, mais je souhaite aussi que la nouvelle traduction de Tintin puisse servir de "corpus" à des lecteurs avisés, des chercheurs et des professionnels chinois de la BD pour qu’ils puissent réaliser des études approfondies sur Tintin et tirer pleinement profit de cet héritage culturel et artistique combien précieux qu’Hergé nous a légué.

Retraduire Tintin fut naturellement un grand défi. En premier lieu, j’ai essayé de faire une traduction aussi fidèle que possible sans rien changer au texte d’origine et en ne négligeant rien, même pas les petits détails comme la traduction des inscriptions de toutes sortes, les marques de whisky, les noms de bateaux et de localités, etc. J’ai voulu respecter scrupuleusement jusqu’à la ponctuation. Quand je traduisais, je prenais comme principe de ne pas me référer aux versions présentes ou passées. Je ne tenais pas compte non plus de la contrainte qu’impose l’espace intangible des phylactères pour me sentir plus libre dans mon travail et garder une certaine distance par rapport aux autres versions chinoises ou étrangères. Ce n’est qu’après avoir terminé la traduction proprement dite que j’ai regardé un peu ce qui avait été fait de bon ou de mauvais dans les versions chinoises préexistantes, ainsi que dans la version anglaise à partir de laquelle a été traduit un nombre important d’albums de Tintin, et ceci pour améliorer ma traduction.

Pour ne pas trop bouleverser l’habitude des lecteurs chinois, j’ai gardé la plupart des traductions des patronymes et toponymes de la première version légale. J’ai apporté seulement les modifications que je jugeais nécessaires. J’ai, par exemple, retraduit "L’affaire Caliclus" par "L’Enlèvement du professeur Tournesol". Milou, les Dupond et Dupont, ainsi que le château de Moulinsart ont repris leur nom initial et ne s’appellent plus Snowy, Thomson et Thompson, Malinspike Hall, tous noms qui provenaient de la version anglaise.

La plus grande difficulté pour moi était évidemment de trouver des solutions pour faire passer en chinois les jeux de mots, les jurons du capitaine Haddock, les onomatopées et interjections, sans parler des deux langues inventées par Hergé, le syldave et l’arumbaya. Dans la version chinoise existante, ou bien l’on ignorait carrément ces difficultés ou bien on les traduisait n’importe comment. Je me suis livré à beaucoup de recherches et de documentation - un travail de fou ! - par exemple pour puiser des équivalents aux gros mots du capitaine dans le riche répertoire des imprécations chinoises. Pour "tonnerre de Brest", j’ai trouvé "que le Ciel te châtie et que le tonnerre te frappe"; et pour "mille sabords", " que le ciel te maudisse mille fois, dix mille fois".

On sait que Tournesol est dur d’oreille, ce qui entraîne souvent des quiproquos. Traduire ces malentendus fut pour moi un vrai casse-tête. Le système d’alphabet latin est riche en homonymes et permet plus facilement de jouer sur les mots. Ce n’est pas toujours le cas en chinois. Faute de mieux, j’ai préféré garder intactes les réponses de Tournesol en les traduisant telles quelles en chinois. A mon avis, c’est acceptable pour les lecteurs car ils savent tous que Tournesol comprend souvent de travers ce qu’on lui dit.

Un autre problème majeur fut de traduire les références au dialecte bruxellois. Si Hergé a gommé certains aspects trop explicites des références belges ou bruxelloises au fil des années et des rééditions, nous trouvons encore dans la plupart des albums l’utilisation de ce dialecte, en général incompréhensible pour le lecteur étranger. Dans "Tintin au pays de l’or noir", le patronyme Bab El Ehr signifie ainsi "bavard" et le toponyme Bir El Ambik n’est rien d’autre qu’une sorte de bière belge. Fallait-il que j’essaie de rendre ces noms en chinois ? Il m’a semblé préférable de les transcrire en chinois sans les traduire.

En ce qui concerne les langues imaginaires, le problème se pose différemment car il s’agit très souvent de phrases entières qu’on ne peut pas ignorer totalement. Si on les traduit, l’exotisme voulu par Hergé diminue ou disparaît. Si on ne les traduit pas, les lecteurs qui ne sont pas belges éprouveront un sentiment de vide et d’insatisfaction face à ces passages incompréhensibles. A mon humble avis, on peut ignorer certains passages, notamment quand l’image est suffisamment explicite, et en expliquer d’autres sous forme de notes explicatives en bas de page tout en gardant les passages tels quels dans les bulles. Je sais que les avis sont partagés à ce sujet, mais je me demande souvent quelle est la réaction des lecteurs belges quand ils voient, dans "Le Lotus bleu", tous ces idéogrammes calligraphiés par Tchang, l’ami d’Hergé. Je ne crois pas que leur plaisir de lecture soit affecté par le fait qu’ils ne les comprennent pas.

L’essentiel, finalement, est que Tintin soit et reste ce personnage qu’adorent les lecteurs chinois. Nous voyons en lui un héros qui lutte pour la justice et la paix dans le monde et qui prêche l’amitié entre les hommes et les nations.