Bien sûr, il ne se compare pas à Stromae, mais le grand écrivain flamand Tom Lanoye sourit quand quelqu’un lui a dit qu’il était devenu son homologue en littérature. Ses deux derniers romans traduits en français furent de beaux succès. Il refait une tournée francophone, en novembre, de son spectacle tiré de "La Langue de ma mère" (au KVS en français et en néerlandais surtitré, les 2 et 3/11, et après aussi à Namur, les 5 et 6, à Tournai, le 7, et à Nivelles, le 12). Il publie cette fois "Tombé du ciel" (Editions de la Différence, 142 pp., 15 €), court récit qui fut tiré à un million d’exemplaires (!) en néerlandais. Il publie aussi son nouveau roman, "Gelukkige slaven", charge virulente contre le monde bancaire. Il adapte Hamlet pour Guy Cassiers (avec, dans le rôle, une superbe actrice androgyne) et, polémiste reconnu, il fait lire en Russie, par le Toneelgroup, un texte dénonçant les lois homophobes.

Un million d’exemplaires de ce récit, cela fait rêver.  
C’était dans le cadre d’une opération annuelle aux Pays-Bas de promotion de la lecture. Pendant dix jours, on offre à tout acheteur de livres, un autre livre. En 2012, j’ai eu l’honneur d’être choisi, quatrième flamand seulement en 60 ans, après Marnix Gijsen, Hubert Lampo et Hugo Claus. Depuis, la Flandre s’est greffée sur cette opération. Il a fallu du temps car si on dit vite que les Flamands et les francophones ne se comprennent pas, ce n’est pas mieux entre Hollandais et Flamands. Il faut bien voir que le livre fait partie de l’identité même de tous les Hollandais. Cela remonte à la prise d’Anvers en 1585 par les Espagnols. Anvers était alors la New York de toute l’Europe. A cause des Espagnols, tous les gens qui avaient de l’argent, tous les imprimeurs par exemple, ont fui en Hollande où ils ont largement contribué à ce qu’on a appelé le "siècle d’or" et à bâtir, là, une vraie civilisation du livre. L’imprimerie était l’Internet de l’époque. Voltaire et Spinoza venaient en Hollande car l’écrit y était libre. Les Pays-Bas sont restés ce pays des livres.

" Tombé du ciel", récit formidable, part d’un fait très réel qu’on a oublié : un Mig russe en perdition, sans pilote, est venu s’écraser en 1989, avant la chute du mur, sur une ferme en Flandre, causant le dernier mort de la guerre froide. Le vrai héros de votre livre est le destin, le "Fatum" comme on disait dans l’Antiquité ?  
Le théâtre, la poésie, la tragédie et la démocratie sont nés ensemble, dans la Grèce antique. Et le Fatum est essentiel. C’est la coïncidence qui rend petits tous les hommes et qui rappelle à tous les humains qu’ils ne sont que des grains de sable. Et ici, quel Fatum ! Une absurdité, très réelle mais bien belge, avec ce Mig tombant juste à la frontière linguistique, un 4 juillet, fête nationale américaine. Il y eut un moment de panique, on a cru qu’il y avait un forcené, un "loup solitaire", qui attaquait peut-être le Shape à Casteau.  

Vous décrivez, avec beaucoup d’humour acide, ces commandants tous américains qui doivent décider ce qu’il faut faire : l’abattre ?  
C’est la réalité. Les Américains décidaient de tout, même sur notre sol. Cela n’a pas changé. Nos entreprises, nos citoyens sont surveillés par la NSA. On a vu les résultats de Wikileaks. On reste des vassaux de l’Amérique, dans une guerre froide continuée.  

A la "grande" histoire de cet avion perdu, se heurte la "petite" histoire d’une femme qui découvre que son mari la trompe et qui rencontre la jeune maîtresse, dans des scènes mémorables. Quelle est sa liberté ?
Ces scènes sont comme une citation de "Mamma Medea" que va reprendre le Rideau. Le Fatum décidera qu’elle sera la victime. Sa liberté consiste à organiser ce qui sera son propre désastre. Elle change ses serrures mais n’empêche pas le Fatum.  

Vous venez de publier un gros roman, "Gelukkige slaven", pas encore traduit.  
J’y montre qu’on a beau chercher le bonheur, on reste des esclaves volontaires. Notre liberté est le fantôme de la liberté. Une illusion de liberté. Mais la tragédie est aussi souvent une tragicomédie. On sait que le moment final sera la mort mais, en attendant, il y a la vie. Dans "Tombé du ciel", la tragédie est comique car cet avion qui fait peur est sans son pilote qui a sauté en parachute en Pologne. On parlait d’un téléphone rouge entre Moscou et Washington en cas de crise, mais il n’a pas fonctionné ce jour-là. C’est une comédie comme la table placée entre la femme et la maîtresse, qui fonctionne comme une ligne de démarcation entre l’Est et l’Ouest. Chez Shakespeare aussi, il n’y a pas de roi qui n’ait son fou.  

Les "Esclaves heureux" dont vous parlez sont les victimes de l’économie.  
Ce roman est très international et amène le lecteur de l’Afrique à Macao et à la Chine. Les deux héros portent exactement le même nom : Tony Hanssen, comme un double de Caïn et Abel, où chacun veut tromper l’autre. L’un est un "loser", l’autre, un "vainqueur". L’un se trouvait déjà dans mon premier roman ("Tout doit disparaître"), il est un patron raté. Ce livre évoque, sous forme de roman, l’argent, la main invisible des ultralibéraux, devenue le nouveau dieu, une religion. Dans la City de Londres, les tours sont les nouvelles cathédrales. Je remets en scène Tony Hanssen, 25 ans après, dans un monde où la finance est gouvernée par des algorithmes. Tout éclate et, pourtant, tout reste en place et impuni, même les banquiers qui furent des voyous. Le Moneytron de J.P. Van Rossem, le système de Madoff, c’est ça la réalité.  

Vous avez rencontré des banquiers.  
La réponse ne consiste pas à dire qu’ils sont tous des monstres. Mais je vois comment une certaine droite s’en prend vite aux soupçons de fraude sociale. Mais qui sont les banquiers qui se sont fâchés contre Lippens ? L’impunité des banquiers est une réalité. J’ai connu des gens qui ont eu une amende de 50 euros pour avoir jeté une boule de neige alors qu’une mégafraude diamantaire, portant sur des centaines de millions d’euros, s’est réglée par un accord qui évite toute inscription dans un casier judiciaire. Où est encore la justice ! Et le pire est l’implication que cela a sur la politique. Ce monde économique et bancaire répète que l’Etat est trop gros, qu’il faut dégraisser et ne pas se mêler de leurs deals. Mais, tout à coup, ils demandent un chèque en blanc. Il est urgent de prendre quatre mesures structurelles. Imposer la taxe Tobin sur les transactions pour éviter une nouvelle crise; l’économie des vampires devrait payer. Séparer banques d’affaires et banques d’épargne, en créant une vraie transparence. Augmenter les fonds propres des banques qui restent trop bas, permettant de donner de plantureux dividendes mais obligeant de se tourner vers l’Etat dès que le vent tourne. Et, enfin, comme le dit la commission bancaire anglaise, imposer aux banquiers ce qu’on impose par exemple aux architectes : une responsabilité décennale envers leurs clients. Ils verseraient dans un pot leurs bonus pour rembourser les dégâts éventuels.

Comment faites-vous la différence entre romans et prises de position ?  
Dans la Grèce ancienne, l’idiot était celui qui ne voulait pas faire partie de la vie publique. Comme artiste, je ne mélange pas les deux. Un roman n’est jamais un pamphlet. Dans mes romans, j’ai de la compréhension et de la compassion pour tous. Je n’ai pas besoin de monstres ou de personnages caricaturaux. Mais à côté, comme citoyen, je peux prendre des positions qui sont comme des verdicts. Alors que dans le roman, c’est la tragédie qui domine, c’est-à-dire que le seul verdict est la tragédie humaine. Une tragédie qui, je le répète, est aussi comique, voire grotesque. C’est ce qui nous sépare des Hollandais calvinistes. C’est la différence entre Ensor et Mondrian, entre Magritte et Vermeer. Van Gogh pour devenir Van Gogh a dû aller vers le Sud. Au plus il allait vers le Sud, au plus il devenait Van Gogh.  

Le Toneelgroup d’Ivo Van Hove a joué votre version de Platonov et Ivanov (6 heures) à Saint-Pétersbourg en y disant aussi un texte de vous dénonçant les lois homophobes.  
Je ne voulais pas insulter les Russes. Je n’aime pas choquer pour épater le bourgeois. J’aime la culture russe. J’ai rappelé que Diaghilev et Tchaïkovski étaient homosexuels et j’ai dit que la littérature russe m’avait appris qu’il était plus important de parler que de se taire. Je demandais le respect. Une moitié de la salle a applaudi, l’autre était fâchée, mais en partie parce que ces gens ne veulent plus qu’on mêle art et politique, ils en ont tant souffert sous le stalinisme.  

Le théâtre (parfois très long !) ne souffre pas du monde virtuel et de Twitter ?  
Le théâtre reste un lieu où se déroule la jouissance d’un rituel. Je ne veux pas me châtrer en 140 signes sur Twitter, je laisse ça à Sigfried Bracke et Wouter Beke. Le rituel du théâtre dure depuis 3 000 ans. Il faut, certes, le réinventer mais il demeure comme la littérature qui restera même si elle se lit sur un Ipad.  

Dans votre adaptation d’Hamlet, pour Guy Cassiers, vous donnez le rôle d’Hamlet à la formidable Abke Haring, une femme ? Elle fut déjà extraordinaire dans "Sang et roses" où elle jouait à la fois Jeanne d’Arc et l’amant de Gilles de Rais. Cette belle femme de 32 ans a un physique androgyne d’un garçon de 20 ans. Son androgynie manifestera l’ambiguïté d’Hamlet : il sait qu’il doit agir mais il ne le fait pas. Il cherche la pureté. Hamlet dit lui-même qu’il utilise la pensée pour ne pas agir. C’est l’image de l’Union européenne. Il y règne une telle virtuosité de la pensée et de la formule qu’on ne sait plus agir. Tous les Européens savent qu’il faut s’unir davantage pour créer une plate-forme politique et économique afin de tenir tête à Google ou Chevron, mais cela ne se fait pas. Ils savent que ces grands ensembles émergents comme la Chine, l’Inde ou le Brésil sont multiculturels, mais rien ne change. C’est la tragédie de l’Europe.