Avec Maintenant ou jamais, son précédent roman, Joseph O’Connor (Dublin, 1963) signait l’extraordinaire épopée musicale et humaine de quatre copains dans le vent. Des personnalités riches et complexes, une fine exploration de l’insouciance, de la camaraderie, de la loyauté, de l’ivresse que peut apporter la musique : le frère de la chanteuse Sinead O’Connor montrait là qu’il connaissait le prix, les mirages, les déboires, les bonheurs de toute aventure musicale et en tirait un roman passionné et passionnant. C’est encore l’amitié et la création, mais dans un tout autre contexte, qui est au cœur du Bal des ténèbres (Shadowplay).

Relation unique et tumultueuse

Cette fois, nous sommes à Londres, en 1878. Le personnage pivot du roman se nomme Bram Stoker. Celui qui n’est pas encore l’auteur de Dracula, dont il ne connaîtra pas de son vivant l’incroyable destinée, est alors l’administrateur du Lyceum (en illustration), un théâtre que Henry Irving, qui fut le plus grand acteur shakespearien de son temps, a fait renaître de ses cendres. Irlandais, Stoker est arrivé à Londres avec Flo, épousée le matin de son départ. Stoker rêve d’écrire, et espère que ce nouvel ancrage lui sera propice. Ce qu’il ignore, c’est qu’Henry Irving va non seulement se révéler un patron exigeant, accaparant, imprévisible et fantasque, mais encore railler ses tentatives, trop imbu de lui-même pour reconnaître à son subalterne quelque talent. Ainsi le décrit-il : "C’est un petit gratte-papier irlandais […]. Il ne sera jamais rien d’autre. Ces prétentions à produire de la soi-disant littérature, c’est la malédiction des gens de son pays, je n’en ai jamais rencontré un seul qui ne se prenne pour un fichu poète, comme tous les autres sauvages à la surface de la terre". La postérité lui donnera tort.

© Urszula Soltys

Le propos de l’auteur de Redemption Falls et Les Âmes égarées n’est pas de s’immiscer dans les projets et les essais d’écriture de Bram Stoker, mais de retracer la relation unique et tumultueuse qui existait au sein d’un trio hors du commun - la présence d’Ellen Terry, considérée comme la Sarah Bernhardt anglaise, aux côtés de Stoker et Irving ne manquant pas de piquant. Variant les "sources" (lettres, échanges, récit à la troisième personne, extraits de presse…), le roman se déploie avec une stimulante inventivité qui démultiplie les points de vue. Cette célébration du pouvoir de la création est le plus bel hommage qui puisse être rendu à Bram Stoker qui osa s’aventurer dans une voie alors audacieuse : les histoires de fantômes et, bientôt, de vampire.

L’ombre de Jack l’Éventreur

Homme discret évoluant auprès d’une vedette écrasante, le personnage de Bram Stoker n’en est que plus attachant. On grimpe avec lui dans l’antre de Mina, espace contigu au Lyceum, monde abandonné après l’assassinat de cette jeune servante, espace que tous (sauf lui) fuient par superstition. On comprend son attachement aux plus humbles et aux plus démunis parmi ceux qu’il fréquente. On le suit, la nuit, dans les rues de Londres pour des errances nécessaires à son apaisement après les tumultes de la journée. C’est pourtant à cette époque que sévit Jack l’Éventreur, qui n’en finit pas d’ôter la vie avec une brutalité sans nom à des jeunes femmes sans que la police puisse rien y faire. Si la panique est palpable, Stoker y semble imperméable.

Regarder plus loin

"En chaque personne existe un second moi, auquel très peu de gens ont accès." Placés en exergue du roman, ces mots écrits par Edward Gordon Craig, le fils d’Ellen Terry, symbolisent le projet littéraire de Joseph O’Connor qui, par là, invite le lecteur à regarder plus loin que le texte qu’il nous offre. Tout homme abrite en lui un autre, et pas seulement dans l’enceinte d’un théâtre, antre par excellence du mensonge et de l’apparence. Grâce à sa machine à écrire, innovation de son temps, Stoker peut écrire, donc devenir n’importe lequel d’entre les personnages qu’il crée, donc vivre d’autres destins que le sien.

L’âme irlandaise et la singulière mélancolie - fille de la pluie, du manque de luminosité et d’un complexe d’infériorité bien ancré - qui l’irrigue palpitent en ces pages qui explorent avec acuité et sensibilité les ressorts de l’amour et de l’amitié à travers des personnages complexes. Vive et entraînante, l’écriture de Joseph O’Connor orchestre ce Bal des ombres de main de maître. De la lumière aux contrées obscures.

  • Joseph O’Connor | Le bal des ombres | traduit de l’anglais (Irlande) par Carine Chichereau | Rivages | 463 pp., env. 23 €

EXTRAIT

"Enfin, tout le monde a son Mr Hyde, une autre version de soi-même. Une direction qu'on n'a pas prise, peut-être. Une route dont on ignorait l'existence, ou pour laquelle nous n'avions pas de nom. Chacun de nous porte ses propres choix, n'est pas, très chère? Et chacun de ces choix exige un rejet, quand on y pense."