Fille est d’abord le destin d’une femme, Laurence Barraqué, née à Rouen au début des années 60, et confrontée aux mutations de la société de ces soixante dernières années. Cette femme est bien sûr aussi Camille Laurens elle-même, on connait son apport à l’auto-fiction, mais elle est aussi toutes les femmes: comment elles grandissent dans un monde où le patriarcat règne depuis la nuit des temps. Autour de son berceau, elle aurait pu entendre les amis dire « Une fille c’est bien aussi », « Les filles sont plus faciles », « Reste plus qu’à transformer l’essai ». A la clinique, on reconnaît qu’un enfant est une fille à ses chaussons roses. Il n’y a qu’un même mot -Fille- pour désigner un enfant de sexe féminin, un enfant de sexe féminin par rapport à son père et sa mère (pour les hommes on distingue fils et garçon), pour désigner une femme non mariée et même une prostituée.

Sois sur tes gardes

A onze ans, le père lui dit de ne pas sortir avec les garçons. Point barre. Car « Chauffe le marron, tu le fais péter », « Sois sur tes gardes, un coït est vite arrivé », « Les filles c’est le boulet des pères, ils ne savent pas trop comment s’y prendre », « Les filles ont leurs règles et suivent les règles, c’est tout », résume le père.

Le parcours de Laurence Barraqué devient celui de toutes les femmes élevées dans l’idée d’une supériorité des hommes. Le roman pointe avec justesse tous ces moments charnières où le machisme ordinaire vient agir.

On retrouve les paroles des chansons yéyé qui ne changent pas ces schémas quand Sylvie Vartan chante « tu fais ce que tu veux de moi, et c’est beaucoup mieux comme ça ».

Dans une deuxième partie du roman, Laurence devient mère, mariée « in extremis pour ne pas rester fille ». On ne dira rien de la dramatique scène de l’accouchement qui lui apprend que « la vie, le malheur, et la joie se décident en dehors d’elle, malgré elle, chez les parents, les maîtres et les hommes » et si c’est pas de chance ce qui lui est arrivé, « la perte de chance c’est d’être une fille ».

On verra alors comment une seconde naissance, d’une fille cette fois, devenant rebelle, l’amènera à revoir ses idées reçues et dire que « c’est merveilleux, une fille ».

Résumer ainsi le livre pourrait laisser croire que c’est un pamphlet. Non, c’est un vrai roman romanesque, une histoire singulière et universelle, d’une belle puissance, sur comment les embardées de la vie créent des bleus dans l’âme des filles. Une histoire dont la musique est belle comme la réalité d’un combat toujours plus beau que les résignations. 

Fille, Roman, de Camille Laurens, Gallimard, 225 pp., 19,50 €. Le roman existe aussi en audio-livre, lu par Elsa Lepoivre de la Comédie-française, 6h d’écoute, 21,90