En contrepoint du festival Europalia consacré l'automne prochain à l'Italie, un colloque présidé par Umberto Eco du 6 au 8 novembre traitera de «la contribution de la pensée italienne à la culture européenne». Il est bon, en effet, de renouer avec un courant historique lumineux au moment même où l'Europe se trouve à l'heure de choix stratégiques majeurs: élargissement, constitution, rapport à l'Amérique...

Linguiste et sémiologue à l'origine, l'auteur du «Nom de la rose», planétaire succès, continue d'écrire bien sûr, même à voix haute, dans un dialogue constant avec la pensée contemporaine. Il y a quelques jours, il prenait position sur l'Europe dans les colonnes du quotidien italien «La Repubblica» alors que d'autres intellectuels européens comme le Français Jacques Derrida ou l'Allemand Jürgen Habermas venaient d'en faire de même dans des journaux de leurs pays. Par un pur hasard, ces articles ont paru deux jours après la polémique sur l'Europe entre Romano Prodi et Valéry Giscard d'Estaing.

Umberto Eco interviendra lui-même dans ce colloque en remettant en perspective l'histoire des universités, le passage des savants européens par les universités italiennes et l'importance de la scolastique. Eco n'est pas peu fier de rappeler que sa propre université de Bologne, où il devint titulaire de la chaire de sémiotique en 1971 et dont il préside aujourd'hui l'Ecole supérieure des sciences humaines, est la plus ancienne de toutes. En 1988, pour ses 900 ans, un protocole fut signé qui reconnaissait que Bologne était la première. Même à la Sorbonne, où il fut reçu docteur honoris causa en 1990, l'on parle de Bologne comme de «notre soeur aînée». «L'affaire est donc réglée», conclut le savant...

Dans le cadre même d'Europalia, Umberto Eco a également conçu l'exposition «Vénus dévoilée», articulée autour d'une oeuvre emblématique, la Vénus d'Urbano du Titien (1538), conservée au Musée des Offices de Florence. L'écrivain-philosophe a envisagé là un regard nouveau sur le thème et l'iconographie de la Vénus. L'exposition présentera naturellement un développement mythologique, une interprétation de l'érotisme à la Renaissance ainsi qu'une appréciation du contenu symbolique des différents détails de l'oeuvre.

On saluera l'originalité que déploie l'écrivain dans sa conception du musée. «Mon idée est que les musées peuvent tuer les visiteurs par un surnombre d'oeuvres en regard de leur contextualisation. Mon musée idéal se fonde ainsi autour d'une seule oeuvre, placée dans son milieu culturel, insérée dans sa tradition, avec son héritage et ses influences passées et à venir. Tout le reste devrait être virtuel, d'autres oeuvres rempliront une fonction ancillaire, périphérique. Il s'agira ici de comprendre pourquoi est née.»

Gare à une Europe périphérique

De l'oeuvre singulière aux considérations plus générales, Umberto Eco nous dit aussi toute sa préoccupation envers l'Europe. «Si l'Europe ne prend pas conscience de son identité et ne se dote pas des outils de son autonomie, il se trouverait un risque de décadence en effet. Les Etats-Unis seraient alors beaucoup plus introduits en Orient et l'Europe risquerait de devenir périphérique. En réalité, Tout cela ne dépend pas tant de l'Europe elle-même. C'est la situation mondiale qui lui impose à présent de trouver son unité.»

Il fut un temps, celui da guerre froide et de l'Otan, où l'Europe certes était protégée par l'Amérique, qui considérait que s'y jouait la grande bataille contre l'Union soviétique. Il s'en faudrait de peu, selon Umberto Eco, que l'Europe soit reléguée à la périphérie. A l'image de New York, dit-il, qu'il voit un jour - dans dix ou vingt ans - supplantée par la Californie, futur pôle de l'économie et de la politique américaines.

«La proposition lancée par le philosophe Habermas consiste à dire que l'avenir de l'Europe doit se décider au sein d'un noyau de pays fondateurs. Des pays qui se connaissent bien, qui ont l'habitude de parler ensemble. Il pourrait être trop tôt pour envisager les choses avec la Lituanie ou l'Estonie, pays dont on sait trop peu. Une possibilité serait de considérer le noyau de l'euro, qui constitue déjà une communauté d'intérêts.»

S'agissant des divergences liées à la nature chrétienne de l'Europe, Umberto Eco pense que le malaise aurait pu être aisément dissipé en invoquant les origines gréco-romaines de la civilisation européenne. «Il aurait suffi de dire que l'Europe se reconnaît dans ses traditions gréco-romaine et judéo-chrétienne, et par là en même temps ouverte aux autres religions et croyances. On aurait ainsi reconnu les deux grands héritages de la culture européenne en les tournant vers le futur.»

Guerre impensable

Umberto Eco se souvient d'une intervention du ministre-philosophe Luc Ferry, lors d'un congrès en décembre dernier, qui faisait remarquer que, pour la première fois dans l'histoire de l'Europe, il est devenu inconcevable que la France puisse être en guerre avec l'Allemagne, ou l'Allemagne avec l'Angleterre... «On a donc en commun une histoire d'invasions réciproques, de massacres et de grands brassages culturels, et le fait qu'il est impensable que deux pays européens puissent être en guerre. Même les grands moments de crise peuvent produite une plate-forme pour une entente nouvelle.»

Sur l'Amérique, Umberto Eco se montre circonspect. Il pense que la démocratie y reste bien enracinée, même si le pays traverse depuis le 11 septembre «une crise nerveuse, une sorte de fibrillation, qui va se résorber peu à peu». Sur l'Italie elle-même, il est diplomate. «J'ai l'impression que ce gouvernement n'aime pas tellement l'Europe. Il suit les intérêts de son patron...»

Médiéviste d'origine, scrutateur de l'époque contemporaine, Umberto Eco ne peut ignorer ce que fut l'Italie de la Renaissance. «Si le Moyen-Âge était très européen, l'Italie du quattrocento au seizième siècle fut le phare de la civilisation.»

© La Libre Belgique 2003