Ce roman: un polar? Un polaroïd surtout qui superpose les images en les interrogeant. En s’interrogeant avant tout, à partir des instantanés que lui renvoie le quotidien et qu’il accumule dans sa mémoire. Car tout y est question à se poser et à résoudre à la fois. Tout y est réalité déchiquetée, vérité cachée à recoudre selon ses propres fils et ses couleurs intimes. Oui, ce grand roman est plus qu’un polar: une saga de la conscience.

TOUT EST RÉEL ICI

De quoi s’agit-il? D’une affaire politico-financière dont l’avocat Tierry Penthièvre est appelé à démêler les fils, à cerner les mensonges pour discerner comment son client a été inexorablement happé par une machine à corruption aussi redoutable qu’insaisissable. Sans doute fallait-il un auteur aussi singulier que Malacor pour mener de façon aussi éblouissante ce long cheminement qu’il aurait pu intituler "plaidoyer pour un homme seul". Car son antihéros chemine en solitaire dans un royaume d’absurdie où l’exigence de sa seule conscience morale lui est, tour à tour, torche et fanal, lampe de poche, briquet, bougie dont il faut protéger la flamme. Qui est le plus seul, au long de ce récit, de l’avocat que les journaux récusent, ou de l’accusé dont le sort est lié à un suspect qui, lui-même Et ces documents qui disparaissent au sein même de l’énorme Palais de Justice? Et ces témoins qu’on retrouve sans vie les uns après les autres? Et quel rôle veut jouer un bâtonnier qui tente d’intimider un avocat? Et à quelles fins les pistes s’emmêlent-elles continûment?

Un tel roman, dont les actions, exactions et réactions se passent dans une ville trouée de tunnels et dominée par un énorme Palais de Justice, ne s’est pas établi par hasard dans ce décor (on peut se souvenir de grandes affaires encore non élucidées à ce jour et qui, cependant, auraient dû l’être). C’est qu’il n’est jamais rien, dans l’écriture de Malacor, qui ne renvoie, en écho, à un contexte qui le complète. Souvenons-nous des "Carnets d’un Dictateur" (La Longue Vue), préfacé par Paul Willems, en 1989, ou du "Rendez-vous de Waterloo" (Bernard Gilson), en 2001. Les réformes à l’histoire et à la mémoire constituent des extensions naturelles de la pensée d’un écrivain qui n’a jamais refusé de mettre la main à la pâte lorsqu’il s’agissait de joindre le geste à la parole. Alors qu’il faisait partie d’associations internationales consacrées aux problèmes des exilés et réfugiés, on se souvient qu’il avait défendu notamment, à travers les médias, dont la télévision, certains dissidents des pays de l’Est.

UN CONTRAT AVEC SOI-MÊME

Ce qu’il fait dire, ici, à l’avocat Penthièvre, semble être le credo que le romancier développe à travers le livre: "Tout homme passe un jour un contrat avec lui-même." Le contrat de l’écrivain-avocat, le voici à toutes les pages, sans cesse repensé. Sans doute est-ce pourquoi le propos du romancier devient, au fil des pages, toujours plus fascinant. Car il interroge et nourrit sans cesse une pensée qu’il refaçonne à chaque cahot des événements. Événements entremêlés en des décors révélateurs de vies très différentes. On n’oubliera aucun des personnages qu’il nous fait rencontrer, ni aucun des événements où il nous entraîne irrésistiblement. Car il le fait en poète. "Tout est réel ici", aurait pu écrire Paul Willems. Et, du même temps, à toutes les pages, "la vie est un songe" où Shakespeare pourrait reconnaître ses interrogations.

En ce temps de la "Fureur de Lire", il nous vient une furieuse envie de reprendre en exergue une réflexion du romancier: "Ce n’est pas le rire qui est le propre de l’homme. C’est la révolte."