Avec "La Barbière" - après "La nuit l'après-midi" et "Carnets d'une soumise de province" -, le versant brûlant/brûlé, braveur d'interdits, de l'oeuvre de Caroline Lamarche s'enrichit d'un conte à l'écriture aiguë, maîtrisée en diable : nouveau noir diamant d'un collier, nouvel anneau d'une chaîne.

D'emblée, mettons en garde le lecteur : d'une puissance suggestive (aux sens propre et figuré) exceptionnelle, ce livre transgressif, voire cauchemardesque, s'adresse à un public averti. Si l'effroi vous effraie, passez votre chemin! Car c'est l'effroi que sécrète une histoire qui troublera les uns, qui en écoeurera d'autres, qu'escortent d'inquiétantes illustrations de Charlotte Mollet. Des illustrations expressionnistes et ingénues, érotiques/oniriques, dont la cruauté fait volontiers songer à des films ou à des estampes japonais.

DEUX FEMMES

A partir de quelques-unes de ces illustrations en techniques mixtes, Caroline Lamarche a laissé galoper son imagination, qu'elle a sulfureuse mais empreinte d'empathie pour les personnages qu'elle génère. Visionnaire-née, elle s'est laissée porter par les ailes de ses fantasmes, de ses obsessions. Point question d'ici résumer (résumer, c'est réduire) ce récit tantôt étincelant, tantôt fuligineux, qui met en scène deux femmes qui s'entraident et qui, ensemble, vont guérir de quelque chose, elles qui ont (ou ont eu) chacune un homme comme grand amour. Deux hommes (Dragon se nomme celui à qui la B. appartient) qui, à un moment donné, se sont rencontrés.

Avec ce conte pour adultes, Caroline Lamarche (revisitant des thèmes qui lui sont chers : le frère et la soeur ; la banlieue industrielle d'une ville imaginaire, sise au bord d'un fleuve) semble avoir ouvert une porte intérieure qu'elle n'avait pas déverrouillée jusqu'à présent. Evoquant, dans ces pages d'abîmes, la relation à l'homme, à la guerre, à la mort, l'auteur de "Karl et Lola" nous offre, via sa Barbière, le portrait d'une prêtresse (à la fois exécutrice et esclave), d'une intermédiaire dans un pays qu'incendie une guerre, où les hommes consentent à un répugnant sacrifice (et ce n'est pas de castration qu'il s'agit) pour maintenir la paix dans leur ville encore préservée. De ce conte, la voix s'inscrit dans l'écho du Georges Bataille de la sacrilège "Histoire de l'oeil" parue sous le manteau en 1928. Et par l'instrument dont se sert son héroïne-titre, il nous invite à (re)découvrir le "Sous la lame" de Mandiargues : pas grand risque prend-on en affirmant que le romancier de "La Marge" eût applaudi Lamarche.