Un enfant, à jamais

Livres & BD

Francis Matthys

Publié le

Un enfant, à jamais
© Bauweraerts

Poète du Neuvième art, Roba n'était jamais sorti de son enfance. Il s'y sentit chez lui, d'un bout à l'autre de sa vie. Source de bonheur, source d'inspiration. Qui dit Roba, dit "Boule et Bill", deux personnages qui ont enchanté, qui enchantent et enchanteront leurs lecteurs, grands ou petits : un univers d'une gentillesse en voie de disparition. D'une simplicité qui reflétait celle même de leur père spirituel, décédé le 14 juin 2006.

Plus de 25 millions d'albums

A la différence d'un Titeuf - autre petit bonhomme célèbre de la BD (comme le sont, à des degrés divers, Cédric - de Raoul Cauvin et Laudec - ou Ludo - de Bailly, Mathy et Lapière), Boule n'a rien d'un garnement à la langue verte.

Il a toujours bon coeur, tandis que Bill son chien et son confident, formule des réflexions qui pourraient lui valoir quelque cousinage avec le Milou d'Hergé ou le Snoopy des "Peanuts".

C'est en décembre 1959, dans un mini-récit écrit par Maurice Rosy et publié dans "Spirou", qu'apparurent Boule et son compagnon à quatre pattes. Un demi-siècle plus tard, ils sont pratiquement inchangés, même si, depuis 2003 (quand parut "Quel cirque !" chez Dargaud), c'est l'assistant de Roba, Laurent Verron, qui dessine les planches d'une série d'une constante qualité.

Série dont, à ce jour, il s'est vendu plus de vingt-cinq millions d'albums traduits dans une quinzaine de langues et qui a suscité une riche gamme de produits dérivés. "Ce qui me fait le plus plaisir, avouait Roba, c'est un enfant qui ne sait pas lire et qui rit avec Boule et Bill."

Plus de 1 300 gags

Des gags de cette série extraordinairement populaire (à l'instar des "Schtroumpfs" de Peyo, par exemple), Roba en dessina plus de mille trois cents dont la fraîcheur force l'admiration.

Cette série fleuve (riche d'une trentaine d'albums) reflète la nostalgie que son créateur conservera de son enfance auréolée d'amour, même si le futur dessinateur de "La Ribambelle" (autre série qui met en scène des enfants, scénarisée d'abord par Vicq) n'avait que dix printemps lorsque la seconde guerre mondiale éclata. "J'ai la nostalgie de mes jeunes années; j'en regrette les coins de rue, les terrains vagues, les palissades", nous confia-t-il un jour; "une part de mon âme est partie en fumée."

C'est en souvenir de cette enfance que Roba n'a cessé de dessiner et de conter avec autant de naturel que d'extrême rigueur professionnelle.

Dessiner, conter des tranches de vie qui n'ont rien de féerique (l'univers de Boule et Bill n'a guère à voir avec celui des Bob et Bobette de Willy Vandersteen ou celui, poético-fantastique, de l'"Isabelle" de Macherot, Delporte, Franquin et Will). Un petit monde d'humour et de tendresse, d'où sont bannis les méchants : ici, rien que du bonheur (et tant pis pour ceux que cela fait grincer, qui estiment que c'est une vision édulcorée de la société); rien que du bonheur, comme dans les "Martine" illustrés par Marcel Marlier. Des histoires qui se déroulent dans un monde non crispé, non hérissé.

Sous le signe du cocker

"Boule et Bill ?" C'est la chronique d'un petit garçon qui vit avec son papa, sa maman et son chien, disait le dessinateur qui était la simplicité incarnée. "Moi qui suis né sous le signe du Lion, je me serais bien vu sous le signe du... cocker", faisant allusion à son cher Bill. Signe du Lion, puisque c'est le 28 juillet 1930 que Jean Roba naquit à Schaerbeek. Ketje d'origine (comme les Quick et Flupke d'Hergé), Roba le restera jusqu'au bout.

Après avoir travaillé dans une agence de publicité, il deviendra, dès la fin des années 60, l'un des bras droits d'André Franquin pour deux, trois aventures de "Spirou". Un Franquin pour qui Roba n'avait qu'admiration, de même qu'il vénérait Walt Disney ou Jijé.

Un Roba que ses innombrables lecteurs assurèrent de leur gratitude à l'heure où il rejoignit l'autre rive, qui a désormais pour toujours l'âge de son héros à l'éternelle salopette bleue : "Je ne suis pas fou des adultes; je les trouve tristes, sauf ceux qui ont encore un pied dans l'enfance, les distraits, les maladroits."

Roba, qui voulait que ses livres soient des albums de photos "où l'on ne range que le bonheur".

Perdu la clé

Roba qui avouait volontiers qu'il approuvait Gilbert Cesbron (le dramaturge oublié d'"Il est minuit, docteur Schweitzer" et romancier de "Chiens perdus sans colliers") pour qui "on est de son enfance comme on est de quelque part", précisant : "C'est très beau et j'ai choisi ce pays parce que j'ai eu une enfance heureuse. Mais on peut être de son pays comme d'un pays épouvantable : les gamins qui sont nés dans la guerre."

L'enfance était son territoire de prédilection : "C'est un monde dont les adultes ont perdu la clé. Adulte, on éprouve des difficultés pour entrer, rentrer dans l'univers des enfants. Mais eux aussi, un jour, en perdent la clé."

Pour créer Boule, Roba s'était inspiré de son fils, Philippe, qui allait diriger, plus tard, les affaires de son papa au coeur d'or. "Mes lecteurs sont des mômes puis, vers treize, quatorze ans, ils s'éloignent de mes albums. Dix ou quinze ans plus tard, s'étant mariés, devenus jeunes parents, ils y reviennent : Boule et Bill les rattrapent au tournant."

Dessiner ? A trois ans déjà, Roba le faisait, entre deux promenades au parc Josaphat où il apprit à aimer les animaux. De l'école, chez les Frères, il gardait un affreux souvenir parce qu'il était nul en maths. Adolescent, l'envie lui vint d'aller travailler dans un atelier, pour en respirer l'odeur de l'encre. Aussi, à quinze ans, le retira-t-on de l'école, ce qui ne l'empêcha pas de suivre - dès ses dix ans et pendant dix ans - les cours du soir de l'académie de Molenbeek. Cependant, l'appel de la bande dessinée l'emportera sur la peinture. Dessiner, dessiner encore : telle fut la joie de Roba : "J'aime les images. Je transforme tout en images. La vie est une image."

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