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Il aura fallu 22 ans pour que "Les boîtes en carton", le second roman de Tom Lanoye, sorte enfin en français. Ce sont les succès du côté francophone de son livre "La langue de ma mère", et des spectacles de Guy Cassiers sur ses textes, qui ont convaincu l’éditeur français La Différence de traduire peu à peu l’œuvre de ce grand écrivain traduit partout... sauf en français. Et, à nouveau, c’est l’écrivain Alain van Crugten qui s’est très bien chargé de la traduction.

A sa sortie, le livre connut un petit scandale en Flandre parce qu’il se moquait des prêtres mais, surtout, parce qu’il parlait de l’éveil de la sexualité chez un jeune adolescent sans honte ni tabou (masturbation, homosexualité). Le livre se vendit à 100 000 exemplaires, fut traduit dans de nombreuses langues, et est devenu un classique de la littérature contemporaine en Flandre, quasi obligatoire dans les écoles, même s’il n’a pourtant rien perdu de sa charge sulfureuse.

A première vue, on pouvait craindre une nouvelle version, très datée et nostalgique, d’une histoire éternelle, celle du roman d’apprentissage d’un jeune garçon dans un collège catholique. Mais Tom Lanoye, en racontant sa propre jeunesse (le roman est autobiographique), en a fait bien plus.

Racontage automatique

On retrouve d’abord son beau talent de conteur qui avait déjà tant charmé dans "La langue de ma mère". Tom Lanoye raconte son enfance, à la fin des années 60, à Saint-Nicolas (appelé P. dans le roman), avec son père boucher, sa mère qui aimait tant le théâtre et adorait ce fils, son cinquième enfant, né par accident. Elle ne cessait de lui demander s’il avait bien mis des sous-vêtements propres, au cas où il aurait un accident sur la route et serait à l’hôpital. Il y a toutes ces femmes qui l’entouraient de leur amour : sa sœur qui l’amenait en trottinette à l’école, Pit Germaine, dit "petemoei", qui parlait sans cesse "en racontage automatique", la gentille Wiske qui s’occupait d’eux, etc. Tout un pan de la Flandre profonde des années 70, un volet de notre belgitude commune, décrit avec ironie, tendresse et une acuité très juste.

Et puis, il y a le collège tenu par une armée de prêtres en soutanes. On l’appelait la "Boîte". Le concile Vatican II était passé par là et amenait certains à troquer le col romain rigide pour un pull gris plus seyant et à changer la messe obligatoire en un espace de méditation à accès libre. Cela nous vaut la description inoubliable de trois prêtres qui ont marqué Tom Lanoye, avec leurs surnoms : le "Boche", le "Jap" et "Mussolini". Des moments d’anthologie. A propos de "Mussolini", le prof de littérature et l’écrivain des discours de la tour de l’Yser, Lanoye nous offre toute l’histoire hilarante et tragique, très ironique et mordante, du mouvement flamand.

Deux tranches de veau

Et puis, il y a surtout le sujet du roman, son amour naissant et total pour Z., un élève de son collège qu’il croise d’abord lors d’un camp de vacances des mutualités chrétiennes et qu’il retrouve en fin d’études pour un voyage scolaire en Grèce. Tom Lanoye - et c’était très neuf à l’époque (avant Houellebecq et les autres) - décrit la sexualité naissante d’un jeune garçon sans aucun tabou, ni honte. Il n’y a aucun état d’âme dans son explication drôle et complète de son addiction à la masturbation, un exercice que le jeune Tom pratiquait plusieurs fois par jour, y compris en utilisant deux tranches de veau, volées à la boucherie de son père ! Tom Lanoye, dans son petit traité de la masturbation, applique son ironie à lui-même comme il le fait à propos des autres. Si les mots sont là, jamais ils ne sont vulgaires.

Même chose quand il aborde son amour violent pour Z. Il le regarde au cours de gym, au camp de vacances, tremblant de désir, figé dans ses fantasmes. Et cela prendra des années jusqu’à ce qu’enfin, il ose le toucher lors du voyage en Grèce. A nouveau, il est frappant de voir comment Tom Lanoye, jeune adolescent, vivait cela, apparemment, sans état d’âme ni questionnement sur son homosexualité. Il dit d’ailleurs à la fin du roman qu’il aime aussi les femmes mais qu’à choisir, il aime mieux les hommes avec qui l’amour est moins "tellement prévisible", dit-il.

Après le voyage scolaire, leur brève liaison s’arrête, Z. n’en veut plus. Mais l’histoire de cet amour nous touche car elle est universelle, elle est exactement la même que l’amour brûlant d’un jeune écolier pour la fille entrevue. Les sentiments, les tourments, les plaisirs et les rêves sont les mêmes, racontés par Tom Lanoye avec son humour décapant.

Le roman raconte finalement cette histoire éternelle qui nous arrive à tous : comment gérer l’amour ? Comment faire avec ce sentiment qui nous submerge, nous ravit mais qui peut aussi nous rendre malade ?

"Les Boîtes en carton", Tom Lanoye, traduit du néerlandais par Alain van Crugten, Editions La Différence, 191 pp., env. : 17 euros.

Notons que Tom Lanoye est ce mardi 8 janvier, à 20h, au Théâtre de Namur, à l’occasion de la sortie des "Boîtes en carton". Ne le ratez pas, il est aussi un grand orateur et débatteur.