Avec ce livre envoûtant et passionnant, la grande romancière russe Ludmilla Oulitskaïa a enthousiasmé ses lecteurs russes pendant des mois. Le livre, "Daniel Klein, interprète", n’a pas quitté la tête des hit-parades à Moscou.

Voilà ce gros livre de plus de 500 pages traduit en français et on découvre le fruit de plus de quinze ans de recherches pendant lesquels Ludmilla Oulitskaïa a amassé des documents et des témoignages, et imaginé tous les chaînons manquants à une histoire hors du commun qui mêle sans cesse fiction et réalité.

Le personnage principal a réellement existé sous le nom d’Oswald Rufeisen. Né dans une famille de Galicie, au sud de l’actuelle Pologne, en 1922, il échappa par miracle aux traques nazies en se faisant passer pour allemand. "Ils sont partis. Je suis resté là dans un silence absolu. Une heure, deux heures. J’ai arraché l’étoile jaune de ma manche. J’avais pris une décision: le Juif allait rester dans cette cave. Celui qui remonterait à la surface serait allemand. Il fallait que je me comporte comme un allemand". Il devint même interprète de la Gestapo et réussit à ce poste, à sauver de nombreuses vies en signalant aux ghettos, les aktions des Nazis. Il fut envoyé en Biélorussie où il échappa aux policiers locaux, alliés des Nazis, lors d’une errance hallucinante. Il fut enrôlé par le KGB, à nouveau comme interprète cachant son identité juive.

Entre-temps, il s’était converti au catholicisme en pleine Seconde Guerre mondiale, dans un couvent de religieuses polonaises. Sioniste, juif, mais catholique, il partit en Israël où il s’installa comme prêtre dans un couvent de carmes à Haïfa. Il y servit de traducteur hébreu-polonais pour les immigrants. Il mourut en Israël en 1998.

Un destin exceptionnel, une personnalité lumineuse et forte que l’écrivaine fait renaître, en dressant en même temps, le portrait d’un demi-siècle de convulsions historiques et de fracas du monde, surtout pour ces populations juives de Galicie qui ne cessèrent d’être des victimes des Nazis, des communistes et des autres, forcées à d’incessantes persécutions et déplacements. Presque chaque personnage qui intervient dans le roman a un destin tragique marqué par la la haine, l’extrémisme, la mort, l’extermination.

Avec une extraordinaire maestria, Ludmilla Oulitskaïa, mêle les époques, les dates, les interlocuteurs. Elle insère des lettres de survivants de la Shoah, des rapports de police, des interviews, des conférences de Daniel Klein, des coupures de presse et même des brochures touristiques. Impossible de déceler ce qui est documents historiques et ce qui est inventé par la romancière pour mieux cerner la personnalité de Rufeisen.

Par miracle, cette mosaïque, ce puzzle, devient lumineux et dresse mieux que ne le ferait une biographie linéaire et ordinaire, le portrait d’un homme et d’une époque où courages et lâchetés se sont mêlés. Elle explique sa démarche dans le livre même: "J’ai commencé à écrire un roman, ou je ne sais trop comment appeler ça, sur un homme placé aujourd’hui dans les mêmes circonstances et confronté aux mêmes problèmes. Toute sa vie il a trimbalé un monceau de questions non résolues, jamais formulées, et extrêmement inconfortables pour tout le monde. Sur la valeur de la vie qui se transforme en boue visqueuse sous nos pieds, sur la liberté dont si peu de gens ont besoin, sur Dieu qui est de moins en moins présent dans notre existence, sur les efforts pour l’extirper de paroles usées jusqu’à la corde, des déchets accumulés par les Églises, et de la vie qui se replie sur elle - même."

La réussite du livre tient dans ce mélange de vérité humaine sur la vie d’Ewa, Houssa, Esther et les autres, avec de grandes questions existentielles. La personnalitéde Daniel Klein les éclaire petit à petit, qui déclare: "quand j’essaie de définir ce que j’ai appris de crucial, tout se réduit au fait que ce en quoi l’on croit n’a absolument aucune importance; ce qui compte, c’est uniquement la façon dont on se conduit."