La grande écrivaine russe Ludmila Oulitskaïa avait écrit il y a 53 ans un texte qui résonne formidablement avec l’épidémie actuelle de Covid. Gallimard le publie très opportunément.

Ce n’était que la peste raconte l’histoire vraie d’une épidémie de peste qui menaçait d’éclater en URSS en 1939, en pleine période des purges staliniennes, et qui fut contenue et résolue très vite grâce aux méthodes totalitaires de la police. Un dangereux exemple pour aujourd’hui, où ce sont parfois les méthodes autoritaires, voire liberticides comme en Chine, qui parviennent à contenir l’épidémie !

Le biologiste Rudolf Mayer étudiait le bacille de la peste dans son laboratoire ultra-protégé, mais un jour, pris par l’énervement, il négligea de bien se protéger et un joint d’étanchéité de sa combinaison s’est détaché.

La peste pulmonaire présente des symptômes visibles un ou deux jours après la contamination et la mort suit rapidement. Inconscient encore d’avoir attrapé la peste durant cette phase d’incubation, Rudolf Mayer parcourt 800 km pour participer à une réunion de la commission de la santé. Il a pu contaminer près de cent personnes : dans le train, chez le barbier, à l’hôtel, à la réunion de la commission.

Liquidation ?

Ludmila Oulitskaïa non sans humour mais aussi avec une précision cruelle, imagine comment réagirent les autorités dès que la peste se déclara, avec une efficacité redoutable balayant tous les droits humains : confinement total et séparé de toute personne ayant approché le malade. Un Personnage haut placé comme le dit l’écrivaine (Staline) assurant que sa police peut "dresser des listes, retrouver les gens et procéder à la liquidation". On sait que c’est comme cela que se passèrent les purges staliniennes.

Si ici, il ne s’agissait que de faire comme on dit aujourd’hui du tracing, ce furent ces méthodes du KGB qui furent immédiatement pratiquées : rafles en pleine nuit chez les gens concernés, obligation de suivre les policiers à l’instant et de rester enfermés dans des lieux tenus secrets, mensonge officiel parlant d’épidémie d’influenza pour ne pas affoler la population qui restait persuadée que ces rafles étaient politiques et se termineraient en goulags ou exécutions.

Atteintes à la liberté

Mais le résultat fut là : très, très vite, l’épidémie fut enrayée avec peu de morts et la quarantaine fut levée après quelques jours pour les gens raflés.

Un personnage enfermé et revenu dit à son épouse inquiète : "C’était juste la peste." Et celle-ci répond : "Et moi qui avais imaginé…."

Pour Ludmila Oulitskaïa, biologiste de formation, assurée qu’on trouvera aujourd’hui un vaccin, les atteintes aux libertés sont "pires que la peste". "Les épidémies de terreur sont, elles, des pures créations des hommes". Et elle pointe, dans ce livre, le dangereux paradoxe que ce sont les régimes les plus autoritaires qui peuvent être les plus efficaces contre les pandémies naturelles.

  • Ludmila Oulitskaïa | Ce n’était que la peste | scénario | traduit du russe par Sophie Benech | Gallimard | 137 pp., 14 €