Le 28 janvier 1893, Sidonie Gabrielle Colette est une demoiselle de vingt ans. On songe à la marier. À un journaliste, "naturellement". Henry Gauthier-Villars, mieux connu sous le nom de Willy, signe alors dans "l’Écho de Paris" ses fameuses "Lettres de l’ouvreuse", qu’il truffe de saillies, de calembours, de traits d’esprit et autres vacheries.

Ainsi Colette elle-même entre-t-elle bientôt en journalisme. On ne sait trop, d’abord, qui d’elle ou son mari emprunte son style à l’autre. Mais on dira très vite que le nom de Colette Willy brille par son aura scandaleuse. Il se trouve dans ce jugement la série romanesque des espiègles "Claudine", sa propre carrière d’actrice peu vêtue au music-hall, son divorce d’avec le même Willy précisément, le couple aussi qu’elle forme à la ville avec la sulfureuse Missy, marquise de Morny. Une vie de saltimbanque, un peu demi-mondaine sur les bords.

Un jour, Jean Paulhan dira : "Colette était une grande journaliste égarée dans le roman". Un autre jour, au contraire, sa mère - Sido - prophétisera rudement que son engagement au "Matin" (dont elle épousera en 1912 l’un des rédac’chefs, Henry de Jouvenel) signera la fin de ses œuvres littéraires. "Rien", s’exclame-t-elle, "n’use les écrivains comme le journalisme." Rien, surtout, ne pouvait être dit de plus juste sur le destin des fameux journalistes-écrivains.

Présentateurs de cette "Colette journaliste", Gérard Bonal et Frédéric Maget ajoutent ceci aussi : "Colette n’est pas venue par hasard au journalisme. Au contraire, "Minet Chéri" [ ] y semble vouée dès l’enfance, par une sorte de prédestination familiale. La grande maison, à Saint-Sauveur-en-Puisaye, est pleine d’enfants musiciens, de livres, de chats Et de journaux. Le capitaine Colette, son père, lit "Le Temps", le prestigieux quotidien libéral que dirige Adrien Hébrard depuis la fin du Second Empire".

On n’alignera pas ici les titres auxquels Colette dut collaborer, il y en eut quantité et, dit-elle, "si j’en oublie, ça n’a pas d’importance". Ils furent de tous les goûts et de toutes les couleurs. Mais il faut savoir que, souvent, la vie privée va s’immiscer dans le métier. Lorsque, à la fin 1923, le couple Jouvenel se sépare et que Colette doit ainsi quitter "Le Matin", elle est devenue, à cinquante ans, un auteur qui compte. "Chéri" (1920), "La Maison de Claudine" (1922), "Le Blé en Herbe" (1923) lui ont valu la reconnaissance de ses pairs. D’ailleurs, elle signe désormais de son seul nom de Colette.

Bientôt privée de ressources, elle erre du "Figaro" au "Journal". Elle leur confie une série de papiers qu’elle titre "leur beau physique", ayant trait à l’actualité et aux belles personnes qui l’animent. Un petit quelque chose de "people "en somme. Dans le même esprit, elle écrira pour "Vogue" également, dont l’édition française a vu le jour en 1920, et pour bien d’autres encore, dont le satirique "Cyrano". "Le démon du journalisme la tient. Et le besoin d’argent "

Si même elle aura le sentiment de s’essouffler dans ce métier, dès avant de collaborer au "Paris-Soir" de Jean Prouvost, grand industriel du textile, Colette multiplie les exercices de chroniqueuse. Elle couvrira la mode et la féminité autant que le spectacle ou l’air du temps, et n’excellera pas moins dans la chronique judiciaire.

Le 28 avril 1912, elle est à Choisy-le-Roi, où a lieu l’arrestation de Jules Bonnot, chef de la célèbre "bande". Elle assiste à l’assaut du garage où Bonnot, retranché, se défend jusqu’à la mort. Comme dans ses romans, elle ne parle que de ce qu’elle connaît, et ne raconte que ce qu’elle a vu. Cela devient la grande marque de ses articles.

Mais il n’en va pas toujours de sujets aussi noirs, quoique. Le 24 juillet 1934, Colette consacre un vibrant papier aux "enfants qui n’ont pas de vacances". Ces doux enfants des colonies, qu’elle décrit dans "Le Journal", ces "petites filles que la Ville envoya aux champs". "Qui ne sait, aujourd’hui, que deux mois de plein air, pour un enfant citadin Mais je vous fais grâce des vérités cliniques."

Cent trente textes, ainsi, saluent de manière inédite le talent que mit Colette à pénétrer dans la vie des autres, et à voir clair dans les choses elles-mêmes. Car elle pouvait juger aussi bien de l’affairement mondain à bord du paquebot "Normandie", qu’elle accompagna à New York en mai 1935, que des petits phénomènes quotidiens qui marquaient la vie de son cher quartier du Palais-Royal. La neige, les chats, les chiens, les hirondelles, les passants, le printemps. Car c’est tout un suc de la vie qui coulait dans le sang de l’écrivaine, comme on dira plus tard.

Jusque pendant la Seconde guerre, Colette constellera les journaux de sa diamantaire écriture. Après le 12 décembre 1941, quand son troisième mari, Maurice Goudeket, qui était juif, sera arrêté en vue de sa déportation, elle remuera ciel et terre pour obtenir sa libération. C’est peu après celle-ci, en février 1942, qu’elle va cesser progressivement de travailler pour la presse. Elle a alors près de soixante-dix ans. Elle mourra le 3 août 1954, par un été qui ponctuait un effroyable hiver. Les yeux toujours encrés de khôl, le corps enrobé de châles et de dentelles.

Colette journaliste. Chroniques et reportages 1983-1945 Texte établi, présenté et annoté par Gérard Bonal et Frédéric Maget Le Seuil 368 pp., env. 21 €