Vers un eugénisme libéral?

Livres & BD

Guy Duplat

Publié le

L'accélération de la science est foudroyante quand on parle biotechnologie, manipulations génétiques et travail sur le génome. L'annonce (sans doute usurpée) de bébés clonés ne fut que le dernier avatar de nouveautés plus interpellantes les unes que les autres. Que faut-il en penser? Au nom de quoi condamner? Qui doit fixer des limites? Dans cette indispensable réflexion, le philosophe a bien sûr à dire puisqu'il a comme fonction de réfléchir à notre vivre ensemble et à la société plus juste et plus heureuse à laquelle nous aspirons. Jürgen Habermas, un des plus grands philosophes vivants, successeur d'Adorno à l'école de Francfort, donne, dans son dernier livre, une passionnante réflexion sur le futur des manipulations sur l'être.

Son livre part des pratiques déjà annoncées, comme le diagnostic préimplantatoire (on trie les embryons avant de les implanter dans l'utérus pour éliminer ceux qui seraient mal formés) et la recherche sur les cellules souches. Avec ces pratiques, on est à l'aube de possibilités radicales qui permettront de programmer un être humain, de fabriquer ses caractéristiques dans un mécano.

LES MORTS DÉCIDENT

D'ores et déjà, il faut réfléchir aux conséquences de tels bouleversements. Habermas condamne cette possibilité à venir, mais pas selon des arguments utilisés dans le débat sur l'avortement où il était question de sacraliser la vie depuis son origine et de sanctuariser l'humain dès ses premières cellules. Sa réflexion porte sur l'avenir de ces hommes `fabriqués´. Pour lui, et il argumente longuement sa réflexion, cet homme dont le matériel génétique aurait été choisi, sélectionné et amélioré, n'aurait plus la liberté essentielle d'être lui-même. Les frontières entre le `naturel´ et le `fabriqué´ seraient abolies. Il ne pourrait jamais dire `moi´, n'étant que le projet d'un autre. `Cela pourrait modifier à ce point la compréhension que nous avons de nous-mêmes dans la perspective d'une éthique de l'espèce humaine, que la conscience morale pourrait s'en trouver affectée - cela touche les conditions de croissance naturelle qui nous sont indispensables pour que nous puissions nous comprendre comme auteur de notre vie personnelle et comme membre à égalité de droit de la communauté morale´.`Nous ne pourrons plus nous comprendre comme des êtres éthiquement libres et moralement égaux s'orientant au moyen de normes et de raisons.´

L'existence même d'un être sera liée au fait qu'il deviendra potentiellement `comme ceci ou comme cela´. Quel poids sera-ce de devoir se reconnaître comme programmé, comme porteur du projet d'un autre! Certes, les parents voudront agir dans ce qu'ils croient être le bon choix pour leurs enfants, leur donnant a priori les dons qu'ils estiment nécessaires. Mais est-on certain que l'enfant les veuille, que ces dons rêvés correspondront au vécu de l'enfant?

Si toute l'éducation consiste aussi à transmettre une certaine idée de la vie à ses enfants, elle permet le débat contradictoire, le conflit. Avec les nouvelles perspectives biologiques, cette opposition devient impossible. Et n'étant plus un sujet autonome pour sa propre vie, l'individu ne pourra plus constituer une communauté humaine basée sur la liberté de chacun. Et de citer Jonas: `Il s'agit du pouvoir de ceux d'aujourd'hui sur ceux de demain, lesquels seront les objets sans défense des décisions prises par anticipation. C'est la servitude ultérieure des vivants par rapport aux morts.´

Habermas parle d'un eugénisme libéral, laissé à la liberté de chacun, mais la liberté des parents aurait comme revers la négation de la plus intime liberté de l'enfant.

© La Libre Belgique 2003

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