Beaucoup se désolent de voir les jeunes d’aujourd’hui accrochés à Internet, Wikipedia, leur iPhone, SMS et autre Facebook, les pouces toujours en action pour envoyer à la vitesse de l’éclair des messages sur leurs téléphones intelligents. Michel Serres, lui, ne craint rien. Le philosophe, membre de l’Académie française, professeur à la Stanford University, voit au contraire dans ces nouvelles technologies et leur utilisation par les jeunes la possibilité d’inventer un monde meilleur. Il l’écrit dans un livre aussi court que charmant, aussi important par son fond que poétique par son style. Il l’a appelé "Petite Poucette", pour faire écho à ces pouces qui deviennent les liens entre les adolescents et ce monde connecté. Et il précise, "Poucette" plutôt que "Poucet" car il croit que ce seront d’abord, les filles qui feront cette révolution, davantage que les "mâles, dominants, arrogants et faiblards", écrit-il.

Il commence par rappeler ce qu’il expliquait si bien dans son livre précédent, "Le Temps des crises". Nous vivons un changement radical d’époque et de civilisation. On ne peut le comparer qu’à la Renaissance et l’invention de l’imprimerie, voire au néolithique. De plus, ce changement s’accélère et se fait à une vitesse sans pareille dans l’histoire de l’humanité. En 1900, rappelle-t-il, la majorité de l’humanité vivait du travail des champs. En 2012, dans nos pays, ils ne sont plus qu’un petit pour cent à le faire !

Ce changement se fait dans la douleur, la crise, l’incompréhension, le vieux monde ayant quelque peine à se laisser mourir.

Parmi les victimes, il y a les appartenances de jadis (nationalités, religions, etc.) qui explosent. Il y a l’école qui a de moins en moins le monopole de la transmission du savoir qui se trouve partout, pour tous, sur la Toile.

Michel Serres compare la situation de sa "Petite Poucette" à celle de saint Denis qui fut décapité en montant vers la butte Montmartre. Mais miracle, il prit sa tête entre ses mains et arriva au sommet, décollé ! Nous avons aussi désormais, dit-il, notre tête devant nous, sous forme de ces réseaux Internet. Et cette tête a une mémoire et une rapidité mille fois plus grande que notre ancienne tête. Ce qui nous reste sur le corps peut alors servir à l’essentiel, ajoute-t-il : inventer, créer. Un avatar contemporain du conseil de Montaigne appelant à une tête bien faite plutôt que bien pleine.

Cela change nos rapports aux "maîtres". Finis les "petits transis" , comme dit Serres, à qui, à l’école, ou dans les collectivités, on demandait d’être silencieux, soumis humblement à la parole des maîtres. Finis, les prêtres, les politiciens qui jouaient sur "l’épouvante devant leur savoir", de ceux qu’ils avaient en face d’eux. En un clic, l’élève peut en savoir autant que le maître et le contrôler. C’est désormais, ajoute le philosophe, l’ère du chahut. Le chahut en classe dont se plaignent les professeurs, le chahut du public devant la langue de bois des politiciens ou les mensonges des médias. C’est dit-il, "la fin de l’ère du décideur".

Finis, "les grandes bibliothèques, les grands patrons, les éminents hommes d’Etat qui, présumant leur incompétence, répandaient leur pluie bienveillante sur les petites tailles", écrit Serres dans sa langue poétique.

On découvre que ce savoir partagé est plus riche. Des médecins oncologues ont avoué avoir plus appris sur le cancer du sein en partant sur des blogs des femmes malades que lors de leurs études en fac. On apprend peu à peu à utiliser ce savoir diffusé et réciproque. " Saturés de musaque, le tintamarre des médias et le vacarme commercial assourdissent et endorment, de bruit navrant et de drogues calculées, ces voix réelles. Pour la première fois de l’histoire, on peut entendre la voix de tous."

Finie la présomption d’incompétence, il faut désormais avoir la présomption de compétence pour chacun qui peut contrôler en un clic, ce que les présumés compétents lui disent. Finie l’idée d’un centralisme démocratique, d’un savoir pyramidal. Il faut certes apprendre à traiter la complexité, les réseaux, l’interaction. A ceux qui refusent cette présomption de compétence à tous, Michel Serres rappelle qu’on a de manière semblable contesté le droit de vote à tous, arguant déjà alors, que d’"autres", des fous aux ignorants, ne le méritaient pas.

Bien sûr, cette ode de l’Académicien peut apparaître bien trop optimiste et utopique. Mais a-t-on le choix ? Et d’autre part, rappelle Serres, le monde ancien n’était pas vraiment idéal, le changer peut être une chance.

Petite Poucette nous apostrophe ainsi : "Me reprochez-vous mon égoïsme, mais qui me le montra ? Mon individualisme mais qui me l’enseigna ? Vous-mêmes, avez-vous su faire équipe ? Incapables de vivre en couples, vous divorcez. Savez-vous faire naître et durer un parti politique ? Voyez dans quel état ils s’affadissent. Constituer un gouvernement où chacun reste solidaire longtemps ? Jouer à un sport collectif, puisque, pour jouir du spectacle, vous en recrutez les acteurs dans des pays lointains où l’on sait encore agir et vire en groupe ? Agonisent les vieilles appartenances. Vous vous moquez de nos réseaux sociaux et de notre emploi nouveau du mot ‘ami’. Avez-vous jamais réussi à rassembler des gens si considérables que leur nombre approche celui des humains ?"

"A ces appartenances nommées par des virtualités abstraites, dont les livres d’histoire chantent la gloire sanglante, à ces faux dieux mangeurs de victimes infinies, je préfère notre virtuel immanent, qui, comme l’Europe, ne demandent la mort de personne. Nous ne voulons plus coaguler nos assemblées avec du sang. Ne plus construire un collectif sur le massacre d’un autre et le sien propre, voilà notre avenir de vie face à votre histoire et vos politiques de mort."

Michel Serres, "Petite Poucette", Le Pommier, 82 pp., env. : 9,50 euros