Pilier du roman d’espionnage depuis un demi-siècle, le Britannique John Le Carré (photo) éblouit encore par son acuité dans son vingt-troisième opus. Lu de ce côté-ci de la Manche, "Une vérité délicate" paraît surfer sur l’actualité récente, notamment les secrets révélés par les "lanceurs d’alerte", Edward Snwoden et Bradley Manning. Quand on sait que le livre est paru en Grande-Bretagne au printemps, on ne peut qu’apprécier la pertinence de l’ancien salarié des Services Secrets de Sa Majesté.

"Une vérité délicate" débute en 2008 comme débutaient dans les années soixante les missions de James Bond, et sur un des derniers vestiges de l’empire britannique, Gibraltar. Un obscur fonctionnaire du Foreign Office, sans expérience du terrain, est envoyé en mission sur le Rocher, par le nouveau ministre des Affaires étrangères, apparatchik ambitieux du New Labour. "Paul" se retrouve au sein d’une équipe composée de commandos britanniques, de mercenaires américains et d’un chef de terrain sud-africain. Leur mission ? Appréhender un membre d’al-Qaeda, impliqué dans un trafic d’armes. Mais l’opération tourne mal. Et ses suites vont mettre au jour d’obscures manœuvres qui n’ont plus rien à voir avec la guerre contre le terrorisme et l’intérêt national.

John Le Carré a toujours posé un regard froidement réaliste sur l’espionnage. Son héros des premières années, George Smiley (réincarné magistralement l’année dernière par Gary Oldman dans "La Taupe"), servait la Reine et la Grande-Bretagne avec professionnalisme, tout en sachant sacrifier sa morale à la raison d’Etat. Désormais, les espions flirtent avec les mafieux, comme dans "Un traître à notre goût" ("Lire" du 25/04/2011).

Cette fois, Le Carré tire le bilan amer des années Blair et de la privatisation de la guerre et du renseignement. La satire est féroce. L’auteur frôle même l’excès de caricature dans sa peinture des mercenaires et cadres dynamiques de l’espionnage moderne. Mais sa verve est intacte. Ses dialogues sont du petit-lait pour qui saura y déceler l’humour tout britannique entre les lignes. Sa colère pointe, réponse de l’écrivain au cynisme des arrivistes ayant instrumentalisé la peur du terrorisme pour en faire un commerce juteux. Derrière la fiction, le réquisitoire est clair : si l’espionnage, comme la guerre, peut être le bras armé des Etats, où l’amoralité est encadrée sinon légalisée, il ne peut en aucun cas être laissé aux mains d’intérêts privatisés, sous risque de dérive.


Une vérité si délicate John Le Carré traduit de l’anglais par Isabelle Perrin Ed. du Seuil 336 p., env. 21,50 €