Né à Alger en 1944 d’un père charentais, colonel déjà quinquagénaire, et d’une mère pied-noir de Constantine, Jean-Claude Guillebaud avait dix ans lorsque débuta la guerre d’Algérie à la Toussaint 1954 - et 18 lorsqu’elle devait s’achever en 1962. Soit en plein âge de l’acquisition, comme disent les pédiatres.

S’il connut alors ses premières blessures de guerre, avec une rapide déchirure entre un père gaulliste et une mère indéfectiblement attachée à l’Algérie française, il ne vécut l’affreux conflit que depuis la Charente paternelle, où s’était entre-temps retiré le général vieillissant. Était-ce là cependant la matrice inéluctable, le creuset décisif d’un jeune homme appelé à devenir lui-même correspondant de guerre au Vietnam et au Biafra, parmi tant d’autres batailles pourries ? Après avoir couvert, pour le quotidien "Sud-Ouest", la révolte d’un mois de mai parisien de 1968 qui lui était apparue comme une fête et une joyeuse colère.

L’ancien reporter du "Monde" et éditeur au Seuil, devenu depuis écrivain prolifique, effeuille pour la première fois ces épisodes de sa vie dans un récit audacieusement intitulé : "Je n’ai plus peur". Il y considère ses failles et crevasses, jusqu’à de récents voyages au pays de Camus et de son "retour à Tipasa". "Je ne pensais pas être autant submergé par l’exaltation, les larmes, le bonheur. […] La blessure était traversée et la peur congédiée."

Affirmant cela avec un mélange de candeur et de témérité, il confesse en effet avoir retrouvé en Algérie cette vérité réconciliatrice chère au philosophe Søren Kierkegaard, qui disait en l’espèce : "Il s’agit de trouver enfin l’idée pour laquelle je veux vivre et mourir". Or, le journaliste n’avait-il point justement gardé à l’esprit le discours de Camus, en décembre 1957, à la réception du prix Nobel de littérature : "Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse".

Jean-Claude Guillebaud a ainsi entrepris de passer aux aveux. Non tant pour exhiber un "misérable petit tas de secrets", comme eût dit Malraux, que pour entonner un hymne à l’invincible espérance née de la tragédie humaine, et de "l’enchantement d’être vivant" qui va de pair. Et non sans se souvenir aussi que l’homme est capable de tout, ainsi qu’il en eut l’intuition dès la sale guerre du Vietnam, comme au Liban (notre photo: un attentat à la voiture piégée à Beyrouth en 1982) ou à Sarajevo ensuite, où il lui arriva de "voir, l’espace d’un instant, un plaisir fiévreux éclairer le visage d’un combattant". Plaisir contagieux, qui souvent contamine insidieusement les témoins "innocents" que sont les journalistes du front.

De là, l’essayiste et chroniqueur, toujours en proie à ses démons professionnels, égrène bon nombre de considérations sur le "progressisme" contemporain, sur la collaboration et la résistance, sur l’infidélité et la trahison, etc. Considérations qui, pour être belles et attrayantes, pèchent cependant quelquefois par leur caractère elliptique. Mais témoignent assez en faveur de cette lutte incessante, que Tolstoï révéla au jeune Gandhi, de la douceur contre la grossièreté, de la mansuétude et de l’amour contre l’orgueil et la violence.


Je n’ai plus peur Jean-Claude Guillebaud L’Iconoclaste 250 pp., env. 14 €