Les lieux, comme les dieux, peuvent avoir leur mythologie : qu’ils représentent un symbole, comme la tour Eiffel ou la statue de la Liberté; qu’ils procèdent d’une bataille qui a changé le cours de l’histoire : Verdun ou Stalingrad et, bien sûr, Waterloo. Une collection vouée à la mythologie des lieux a été créée aux éditions de la Différence. Elle vient de s’enrichir d’un merveilleux petit volume, "Waterloo", où le sort de l’Europe s’est joué du 16 au 18 juin 1815.

Son maître d’œuvre est Claude Michel Cluny, infatigable poète, romancier et essayiste. Dans une première partie, il raconte les rétroactes de la bataille. Tandis que les vainqueurs de Napoléon sont réunis à Vienne pour reconstruire un équilibre européen, le grand perturbateur qu’ils ont envoyé sur l’île d’Elbe débarque inopinément au Golfe-Juan. Les armées alliées, qui évacuaient la France, doivent rebrousser chemin. Cent jours s’écoulent. Enfin, elles se retrouvent face à des Français dans le Brabant wallon. Prisonnier de ses fantasmes, l’Empereur se montre bien sûr de lui. En face, Wellington, lucide, imperturbable, prompt à la décision, mérite son surnom de "Duc de fer". A lui, donc, la victoire, tandis que pour la quatrième fois, comme en Egypte, comme après la Berezina, comme à Leipzig, Napoléon abandonne ses troupes sur le terrain.

Dans une deuxième partie, Cluny a réuni un passionnant ensemble de témoignages (Chateaubriand, Astolphe de Custine, Mme de Boigne ), de commentaires (Henry Kissinger, Jacques Pirenne, Jean Tulard, Jacques Bainville, Frédric de Gentz ), ainsi qu’une superbe galerie de portraits : le tsar Alexandre, Talleyrand, Louis XVIII, Fouché, Metternich, tantôt par des contemporains, tel Benjamin Constant, tantôt par des écrivains comme Paul Claudel, Léon Daudet, Michel de Grèce et d’autres. Guère d’écrits malheureusement d’acteurs et d’observateurs germaniques, alors que Clausewitz, par exemple, était sur place.

Cet ensemble est magnifiquement éclairé sur un papier glacé qui les met en valeur, par des tableaux, des gravures, des caricatures d’époque, des cartes, des photos (de la marionnette de Napoléon chez Toone, notamment), d’images du film "Waterloo" de Serguei Bondartchouk (1970), sans oublier de délicieuses peintures naïves de France Leuridan, Nadia Nallsten, Geneviève Van Bael, Odile Nossent : un ensemble qui permet d’assister, "comme si on y était", à l’arrivée de blessés sur la place Royale à Bruxelles, à Wellington donnant le signal de l’attaque générale, du général Ponsonby achevé à terre par les lanciers français auxquels il s’était rendu, ou encore à la charge du IIe Carabiniers belges du colonel Crabbé.

Cet ensemble aussi vivant par le montage des textes que par la récolte des illustrations peut passionner petits et grands.

Waterloo Claude Michel Cluny La Différence 160 pp., env. 31 €