Yourcenar, déesse-mère de son cosmos

Livres & BD

Jacques Franck

Publié le

Qui apparaît, à première vue, moins maternelle que Marguerite Yourcenar, qui préféra faire des livres que des enfants? Combien de chroniqueurs ne l'ont pas taxée de misogynie ou mis en exergue son éloignement pour sa famille par le sang? Et comment interpréter son «pessimisme à l'égard de l'amour et de la constance du sentiment profond», diagnostiqué par Michèle Goslar?

Ces constats ou interprétations ont conduit Bérengère Deprez, qui fréquente l'oeuvre de Yourcenar depuis plus de vingt ans, à y regarder de plus près. Très vite, elle décela, au contraire, l'omniprésence de la parenté dans cette oeuvre. Ce qui l'amena à supposer que l'écrivaine (comme elle dit) se trouve, «par son acte même d'écrire, au centre d'un conflit entre d'une part la lignée, entendue comme destin - subi - de la filiation, et d'autre part la fraternité symbolique - librement choisie et assumée en tant que destinée personnelle». A partir de là, Bérengère Deprez s'est attachée à démontrer qu'en utilisant les relations de parenté dans son oeuvre, Yourcenar a poursuivi l'objectif d'élaborer un univers autonome, construit plutôt que reçu. Autrement dit, la puissance créatrice de son cosmos littéraire est d'essence parentale.

«Golems»

Sans théorie littéraire ou psychanalytique, en se fondant sur la seule (ou presque) lecture et relecture du texte, elle développe son argumentation en trois parties. La première dégage quelques grands motifs parentaux transversaux - la famille, le couple, la maternité, l'inceste - et parcourt l'oeuvre en référence à ceux-ci. La deuxième étudie, dans la foulée, sept personnages en qui la méthode yourcenarienne s'incarne: Hadrien, Nathanaël, ou encore la vieille Greete (dans «L'OEuvre au noir») apparaissent alors comme des espèces de golems faits d'une poussière d'érudition qu'anime le souffle magique de l'auteur. Le résultat de cette création et procréation littéraires est un cosmos, un univers autonome, structuré comme un système mythologique par la parenté, et nourri en permanence de la substance même de sa créatrice que Bérengère Deprez fait magnifiquement surgir, dans la troisième partie, en déesse-mère.

Ainsi, conclut-elle, après le rejet du féminin comme paradigme au début de son oeuvre (avant 1939), la parenté élective, la filiation imaginaire, la création littéraire vont permettre, à partir de «Mémoires d'Hadrien» (1951), le retour du féminin et son intégration dans un paradigme humain et même cosmique ou universel, au sein duquel il occupe une position dominante, et s'exalte dans le statut parental ultime de la mère.

Une analyse admirable, désormais indispensable à toute compréhension de l'oeuvre de Marguerite Yourcenar, dont la stature ne cesse de grandir.

Lettres de 1951 à 1956

C'est sans doute la raison pour laquelle les moindres de ses écrits se trouvent aujourd'hui édités. Tel le gros volume de correspondance des années 1950-56, coordonné par Elyane Dezon-Jones et Michèle Sarde. Tout n'y est forcément pas du même intérêt. Mais les passionnés de Yourcenar y découvriront des pépites d'or, laissant aux spécialistes un fatras de détails et de récriminations dictés par un souci scrupuleux de ses droits et de ses textes.

© La Libre Belgique 2004

A lire également

Facebook

Cover-PM

cover-ci

Immobilier pour vous