Directeur artistique dans une agence de communication à Bruxelles, David Crunelle était à vingt mètres des deux explosions qui ont frappé l'aéroport de Zaventem ce mardi 22 mars. "Par réflexe", selon ses mots, il a sorti son téléphone pour filmer la scène, tweeter les premières infos "pour informer tout le monde". Le début d'une journée de "harcèlement" de la part de nombreux médias du monde entier qui souhaitaient l’interroger, récupérer ses photos et/ou sa vidéo. Après avoir publié sur son blog un billet sur ce sujet, il a accepté de raconter à LaLibre.be, l’envers du décor médiatique de cette journée cauchemardesque.


Vous étiez présent à l'aéroport de Zaventem ce mardi matin lorsque deux kamikazes se sont fait exploser dans le hall des départs. Pouvez-vous nous expliquer où vous vous trouviez à ce moment-là ?

Je me trouvais dans le terminal de Zaventem. A droite, quand vous entrez, il y a le terminal de départs pour les Etats-Unis. J'étais à l'opposé de cette entrée. La première explosion a eu lieu à vingt mètres de moi sur la droite, l'autre un peu plus loin sur la gauche. Elles ont eu lieu à trois secondes d’intervalle, à vingt mètres, environ, l'une de l'autre.

Directement tout le monde pense à un attentat ?

Tout le monde a très vite compris… Dès la première explosion, les passagers se sont immédiatement mis à courir. A aucun moment, il n'a été question d'un problème technique. Il y avait énormément de fumée, le faux plafond s’est écroulé, il n’y a pas eu de doute possible. Après la deuxième explosion, c’est la panique générale, car tu te dis alors qu’il peut y en avoir une troisième, une quatrième...

Pourquoi avez-vous décidé de sortir directement votre appareil pour filmer, de tweeter une minute après les explosions ?

C'est un réflexe parce que je prends tout le temps des photos notamment pour capter des belles choses. Là, je partais justement au Japon pour une "mission photo". Mon objectif, c'était de communiquer sur ce qu'il se passait. Quand il y a une attaque, j'essaye de me rassurer, d'obtenir des infos. J'ai sorti mon appareil après la première explosion et quand j'ai commencé à filmer, la seconde explosion venait de se produire. J'ai ensuite directement envoyé la vidéo à une amie journaliste. La minute suivante, j'ai publié un statut sur Twitter pour raconter ce qu'il se passait, les premières infos que je voyais, tout ce qui se passait.

© print screen

On vous a critiqué pour cela ?

Non, pas du tout...

Qu'avez-vous fait ensuite ?

Le hall s'est vidé. Il ne restait plus que les blessés. On ne voyait rien à cause de la fumée. Je suis sorti au niveau du "Kiss and Ride", là où les gens peuvent déposer des voyageurs en voiture. En face il y a l'hôtel Sheraton, on est resté là dans une petite ruelle en face de l’hôtel.

Vous vous manifestez lorsque la RTBF cherche un témoignage sur Twitter et vous postez publiquement votre numéro sur le réseau social. Après, évidemment, c'est un harcèlement...

Après, c’est l’enchaînement. Il y a L'Express, France Info, le Guardian, la BBC... J'ai rapidement retiré mon GSM de Twitter. En une heure, j'ai eu 10.000 notifications sur mon téléphone, 120 demandes par mails pour m'interviewer ou publier mes photos. Les journalistes m'ont contacté sur différentes boîtes mail, ils ont appelé sur mon fixe, chez des clients complètement terrorisés qui ne savaient pas ce qu'il se passait. Cela ne me viendrait pas à l'idée de faire de même dans aucune circonstance, surtout pas après cela.

Vous refusez de parler à TF1 et à BFMTV. Pourquoi "censurer" ces deux chaînes ?

Parce que ces médias correspondent à tout ce que je déteste. C'est de la "trash TV", très symptomatique des dérives des médias actuels. BFM a diffusé des images en live pendant l'assaut des forces de l'ordre dans l'hyper cacher, en janvier 2015. S'ils avaient la possibilité d'installer une caméra embarquée sur la tête des gars qui tirent, ils le feraient. Pourtant, je reste persuadé que les gens ne veulent pas voir ça.


«Quand je lui ai dit qu’elle était vendue, il était très amer»


A 14h10, vous postez finalement un Vine de six secondes avec vos images. La pression des journalistes est encore plus forte après. Pourquoi avoir choisi de vendre votre vidéo à la chaîne américaine CNN pour 1.500 dollars ?

CNN m'a donc contacté puis m'a posé des questions concernant la durée de cette vidéo, pour savoir si les images étaient stables, si elles bougeaient, si la vue était en mode portrait ou mode paysage. Quand j'ai dit que c'était en plan large, il m'a dit que c'était très bien. Ils m'ont proposé 1.500 dollars pour avoir une exclusivité mondiale. J'ai longtemps hésité puis après en avoir parlé avec des amis, j'ai finalement accepté. Je ne voulais même pas négocier. J'ai, en revanche, tenu à ce que les médias belges aient le droit de la diffuser car c'est mon pays.


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Une entreprise irlandaise vous a contacté pour vous permettre de vous faire un maximum d’argent avec votre vidéo…

Cette boîte a vraiment fait le forcing pour m’avoir. J'ai un label de musique, c’est un hobby. Mon nom n’est pas lié à ce label et ils m’ont quand même envoyé un mail à cette adresse. J'ai ignoré leurs demandes puis à un moment le patron m'a appelé sur mon fixe en m’expliquant qu’il avait préparé une vraie offre et qu’il voulait négocier avec moi. Il me proposait de vendre les images au plus offrant. Quand j’ai décroché, Il était tout excité. Il ne s’est même pas assuré de savoir comment j'allais... Quand j'ai dit que j'avais une vidéo de 30 secondes vendue à CNN, il était très amer. Il était passé à côté d'un bon coup. Il voulait une copie de l’accord qu’on avait passé avec CNN pour voir si son service juridique allait pouvoir contourner cela. C’était surréaliste, quelques heures avant, j'étais à l’aéroport.

Vous ne vouliez pas laisser cette vidéo libre de droit ?

Si ma vidéo avait été plus informative et moins sensationnaliste, je l'aurais mise. Les photos, je les ai postées et je les ai données librement. J'ai dit que tout le monde pouvait les utiliser. Dans la vidéo, on entend des gens hurler, c'est presque un document judiciaire à utiliser. Elle était trop affreuse. Et puis, elle aurait été sortie de son contexte. Très tôt, d’ailleurs, on a vu circuler une vidéo de l’explosion d'un aéroport russe qui était soit-disant une vidéo de Zaventem. J’avais peur de ne pas savoir qui allait l’utiliser.

© Twitter


«Confrontés à leur pire cauchemar»


Vous expliquez avoir beaucoup appris sur l'humain au cours de cette journée ?

Les enfants, beaucoup entre 5 et 8 ans, ne pleuraient pas, ils ne comprenaient pas. Par contre, après l'explosion, j'ai vu des adultes dans un état de terreur que je n'aurais jamais imaginé. Ils étaient en face de leur plus grande peur, confrontés à leur pire cauchemar. J'ai découvert des nouvelles expressions sur le visage des gens que je n'aurais jamais crû voir. Je n’ai pas envie de critiquer les forces de l'ordre, mais les policiers étaient sous le choc, certains ont perdu leurs moyens. Ils ne pouvaient pas réfléchir de manière classique et c’est compréhensible. Personne ne peut se préparer à des situations comme celles-là. Tout le monde a fait ce qu'il pouvait. C'est le choc complet pour tout le monde.

Et sur l’univers des médias évidemment…

Oui, j’ai vu comment fonctionnait l'arrière-scène. Quand je regardais le JT sur mon canapé, que je voyais une vidéo diffusée, je n'imaginais pas que des gens étaient chargés de trouver les vidéos, de faire monter les enchères.

Vous avez noté dans votre billet avoir observé une différence de traitement entre les médias en fonction des pays.

Les médias anglais et canadiens, à chaque fois, m'ont posé beaucoup de questions avant de me faire passer en direct. Ils m'ont demandé de témoigner, si cela ne me dérangeait pas. Ils ont été très bienveillants, emphatiques... Les Américains moins. La star de CNN m'a appelé par exemple afin que je me rende jusqu'à leur studio installé à la Bourse. Elle m'a dit que je m'exprimais bien en anglais, que ça donnera très bien. Elle pensait au show, à l'effet que ça aurait. C'est un peu choquant. De même, j’ai été déçu, en général, par les médias belges avec qui j'ai traité.


«Important de retourner dans un aéroport»


Ça se calme un peu on imagine ?

Les sollicitations étaient intenses lors du premier jour et ça s’est calmé dès le deuxième. J’ai reçu une trentaine de demandes le mercredi et aujourd'hui ça se limite à 5-6 demandes par jour après avoir publié ce post sur mon blog. C’est bien évidemment le billet qui a fait le plus de vues sur mon blog… Je ne m'attendais pas à un tel retentissement.

Vous êtes enfin arrivés au Japon… Vous arrivez à ne pas trop penser à ces attentats ?

Oui, je reviens d’un dîner avec des amis, la vie continue. Il était déjà important pour moi de retourner dans un aéroport, de reprendre l'avion même si je déteste ça. D’ailleurs, j’ai travaillé dès le lendemain et j'utiliserai rapidement le métro même si j'ai quand même une appréhension. Plus j’attendrai et plus l’appréhension sera grande. Mais je pense tout le temps à cette attaque. Le bruit de l’explosion tourne en boucle dans ma tête. C’est non stop mais on fait avec. Je suis l'homme le plus chanceux du monde.

Avec du recul, vous réagiriez de la même façon?

Je pense que je ne communiquerais plus que via Twitter, mais si c'était à refaire, je retournerais à l'intérieur pour sortir des blessés… C’est facile à dire après coup, c’est sûr; mais sur le moment, mardi, je pensais sincèrement que la situation allait être gérée différemment.

Qu’allez-vous faire de l'argent de cette vidéo ?

Cette somme ira aux victimes. Je ne ferai pas de versement. Je crois que j'irai acheter directement des choses pour les victimes, une prothèse ou autres. Quelque chose de concret. CNN a financé au moins ça...