Le documentaire, coup de coude du réel

Ces 22, 23, 24 et 25 mars, Jean-Pierre Rehm et Fabienne Moris sont à Bruxelles afin de sélectionner les documentaires belges qui figureront au prochain Festival international du documentaire (Fid) de Marseille. Une chasse aux trésors dont Jean-Pierre Rehm, délégué général du Festival, prend la tête pour la troisième fois sans jamais oublier de préciser aux réalisateurs intéressés le propos du Fid.

Le documentaire, coup de coude du réel
©PIERRE-HENRI ROLAND
KARIN TSHIDIMBA

ENTRETIEN

Ces 22, 23, 24 et 25 mars, Jean-Pierre Rehm et Fabienne Moris sont à Bruxelles afin de sélectionner les documentaires belges qui figureront au prochain Festival international du documentaire (Fid) de Marseille. Une chasse aux trésors dont Jean-Pierre Rehm, délégué général du Festival, prend la tête pour la troisième fois sans jamais oublier de préciser aux réalisateurs intéressés le propos du Fid.

«J'ai vis-à-vis du documentaire des attentes sans réserves telles que je les manifeste par rapport au cinéma. Le documentaire n'est pas associé à une forme prise en otage par les standards télévisuels, mais utilise les outils propres au cinéma. Il est l'instrument idéal de compréhension de ce qui nous arrive. Avec l'inquiétude face à la mondialisation, on assiste à une espèce de retour au politique. Or, le documentaire est modeste, généreux et léger, dans sa mise en oeuvre technique, il permet donc un travail de rencontre comme aucun autre. Le réel est le préalable: le travail du documentaire consiste à trouver les outils capables d'accueillir et de décrire des situations extrêmement diverses. Il prend en compte la volonté d'intelligence du public».

Pour Jean-Pierre Rehm, son essor actuel est le résultat d'une conjoncture doublement favorable: l'exigence du public et le fait que chaque situation du réel «permet, voire demande, son traitement spécifique. Producteurs et distributeurs ne parlent que de cela: il y a soudainement énormément de projets documentaires, le succès de Nicolas Philibert («Etre et avoir», NdlR) et de Michael Moore («Bowling for Columbine», NdlR) leur a révélé cela mais la frilosité venait de chez eux!»

L'essoufflement de la fiction

Cet appétit du grand public pour le politique (au sens large) est «lié à un essoufflement de la fiction qui peine à rendre compte du réel. Aujourd'hui, j'ai la sensation de revoir des recettes qui ne m'apprennent rien et qui ne me grandissent pas en tant que spectateur. Or, dans le documentaire, on sent la liberté, (re) trouvée ou gagnée des réalisateurs qui peuvent dire: à chaque situation, son traitement spécifique. Le documentaire est une aventure morale dans tous les sens du terme: éthique, politique et cinématographique. Cette ligne-là, je la maintiens depuis le début et j'ai l'impression que les festivals généralistes s'ouvrent de plus en plus au documentaire».

Ces affirmations et cet enthousiasme ne masquent pas les doutes qui peuvent assaillir Jean-Pierre Rehm. Que ce soit face au monde qui tousse ou chancelle, ou face à son rôle en tant que premier programmateur du Fid (le festival dispose d'un comité de sélection de 5 membres dont il est le «pilote»). «J'ai fait des choix difficiles et aigus au début mais j'ai été suivi». Et alors qu'il pensait ne pas convaincre le conseil d'administration, le poste de délégué lui a été offert, après deux ans passés en tant que directeur de la programmation. Crédité de près de 20000 spectateurs, le Fid a même vu doubler sa fréquentation en deux ans.

«Le problème est que, trop souvent, on prend le public pour ce qu'il n'est pas. Les festivals s'ouvrent, comme le public est curieux», insiste Jean-Pierre Rehm. «On peut en même temps informer et dire que l'information ne vient pas de nulle part, qu'il y a un choix qui est fait à la source. Livrer de l'information est important mais il faut aussi dire qu'elle est parfois violente, ambiguë, il faut en montrer l'infirmité parce que c'est cela l'horizon respectueux du rapport au réel».

Pas un travail de boutiquier

Son travail, il ne l'envisage pas comme une lutte de positionnement face aux autres festivals, un travail de «boutiquier» chargé de vendre sa marchandise mieux que le voisin. «Je ne suis pas seulement là pour faire la promotion du Fid. Pour moi, il y a une aventure artistique et intellectuelle qui traverse aussi bien les films que les lieux et si nous sommes nombreux à affirmer les mêmes exigences, il y aura suffisamment de bons films pour tous. Sous la contrainte, mais aussi parce que l'intelligence triomphe toujours, on va davantage affirmer nos choix qualitatifs et non nos démarcations».

Avec plus de 1000 films reçus et quelque 500 autres glanés dans le monde entier, le Fid de Marseille est, n'en déplaise à son délégué, une très belle vitrine ouverte (du 2 au 7 juillet) aux curieux du monde entier. «La télévision est un outil formidable qu'il faut rendre à son objectif démocratique initial. Aujourd'hui, elle est régie par le choix d'un petit nombre sur une idée de cinéma ou d'émissions contraire à ce qui se dit du public: généreux, intelligent et intéressé lorsqu'on le sollicite. Cette télévision-là a tendance à prendre le public pour un enfant qui aime la facilité. Il y a beaucoup de films qui se méprisent eux-mêmes, notre travail de sélection porte là-dessus: mettre le cinéma au service d'une nécessaire intelligence du monde. Comme beaucoup, j'ai soif d'être bousculé et aujourd'hui, je ne le suis plus trop. Ni dans la fiction, ni dans l'art contemporain. Le documentaire est cela: un coup de coude, un rappel du réel».

© La Libre Belgique 2004