Dans les "bureaux" de l'Opéra de Paris

Rencontre d'exception avec Gérard Mortier. Passionné, engagé, provocateur, prolixe.L'ex-directeur de la Monnaie à Bruxelles se prépare à reprendre le New York City Opera dès la saison 2009-2010. Sur La une, à 21h30.

caroline gourdin

Correspondante à paris

En haut du grand escalier du Palais Garnier, à Paris, l'équipe des "Bureaux du pouvoir" a installé son plateau. C'est la première fois qu'en un an et demi, elle sort de Belgique. L'invité est néanmoins belge, gantois d'origine : Gérard Mortier, directeur de l'Opéra national de Paris depuis 2004. Cet homme passionné et passionnant se prête pendant plus d'une heure et demie au jeu des questions-réponses, réagissant aux extraits de spectacles lyriques avec beaucoup d'émotion. "Le théâtre du chant est celui qui fait le plus appel aux émotions. Ma mission est de communiquer la beauté de l'art aux autres, tel un magicien", dit-il à Fabienne Vande Meerssche.

Ce goût de l'opéra, Gérard Mortier s'est toujours donné pour objectif de le communiquer au plus grand nombre, en faisant notamment des actions auprès des jeunes. "On reçoit la visite de milliers d'élèves dans nos ateliers de la Bastille et on assure un accès bon marché. Sur 800 000 places vendues par an, 400 000 sont à moins de 60 euros. 20000 jeunes s'abonnent chaque année. Et nous avons fait baisser la moyenne d'âge à 45 ans, alors qu'elle est de 70 ans au Metropolitan Opera de New York." Suite à la crise des banlieues, il a même monté des spectacles dans des quartiers difficiles, à Créteil, Bobigny et Nanterre. "Mais nous n'oublions pas les seniors, y compris ceux qui ne connaissent pas bien l'opéra."

Fils d'un boulanger amoureux de littérature et d'une mère autodidacte aimant la musique, Gérard Mortier a traîné une image de subversif, de provocateur, partout où il est passé : Dusseldorf, Hambourg, Francfort, Bruxelles, Salzbourg... "J'ai gardé de mon éducation chez les jésuites le goût de la dialectique, de la discussion, de la remise en question de ce qui est affirmé", confie-t-il en plateau. Hors caméra, dans son bureau, il prolonge avec nous sa pensée : "Il faut remettre en question l'ordre établi lorsqu'il ne répond plus aux besoins d'un monde en changement. Le théâtre a le devoir de dire que tout pouvoir doit être terminable dans le temps, sinon il devient tyrannie." De même que toutes les oeuvres choisies par Mortier doivent "se positionner" par rapport au monde sociopolitique de son temps. "Dans mon cours d'analyse sociopolitique du théâtre à l'Université de Gand, j'enseigne que le théâtre doit raconter quelque chose de l'actualité, dire quelque chose de nous. L'art est un magnifique intermédiaire de la vie quotidienne que nous menons. Il n'est pas en dehors. Sinon, pourquoi le faire vivre avec de l'argent public ? L'art parle à tout le monde. Mozart a créé sa Flûte enchantée pour les petites gens."

Nostalgie bruxelloise

Afin de se préparer à reprendre le New York City Opera à partir de la saison 2009-2010, Gérard Mortier y passe déjà une semaine toutes les cinq semaines. Il lit également beaucoup, sur l'Amérique, la religion, les cultures afro-américaine et hispanique... pour pouvoir mettre sur pied un répertoire adapté à son public. Il a déjà quelques idées : un opéra sur New York sur la musique de Verdi, la création d'un opéra avec du blues, du gospel et une vision futuriste des villes, un opéra contemporain sur Walt Disney... Pourquoi a-t-il accepté de reprendre une salle au budget inférieur à celui du Metropolitan Opera, avec un orchestre de qualité moyenne et une salle acoustiquement déficiente ? "Je ne voulais plus diriger de très grande machine, nous confie-t-il . J'ai une grande nostalgie de La Monnaie à Bruxelles, que j'ai reprise avec un orchestre médiocre et peu d'argent. C'est une aventure comparable dans un autre contexte sociopolitique, avec toute l'expérience d'une vie.