Les pratiques de l’industrie agro-alimentaire

Après trois années d’enquête, Rémy Burkel livre un documentaire interpellant sur les pratiques de l’industrie agro-alimentaire. "De la drogue dans nos assiettes" tente de percer les secrets de fabrication des produits transformés.

Les pratiques de l’industrie agro-alimentaire
©RTBF
Aurélie Moreau, entretien

Après trois années d’enquête, Rémy Burkel livre un documentaire interpellant sur les pratiques de l’industrie agro-alimentaire. De la drogue dans nos assiettes H H H tente de percer les secrets de fabrication des produits transformés. Après tout, que savons-nous exactement du contenu de nos assiettes ? Comment les industriels nous rendent-ils accro à leurs tambouilles grasses et sucrées ? Présent à Bruxelles, hier, Rémy Burkel s’est prêté au jeu du question-réponse.

Existe-t-il une recette miracle qui nous rend accro aux produits transformés ?

Oui. Il y a un mélange de sucre, de sel et de gras. Les industriels se penchent d’abord sur la façon de marier ces trois ingrédients. C’est seulement après qu’ils s’occupent du goût et de la texture, pour que ce soit agréable au toucher, au goût et à l’odorat.

Vous citez le mot “palatable”…

C’est un adjectif du jargon du marketing sensoriel. Ça signifie "agréable à toucher, à sentir et à manger". C’est le produit qui va vous procurer un véritable feu d’artifice en bouche. Les industriels dépensent des millions là-dedans pour développer les produits les plus "palatables" possible.

Vous n’avez d’ailleurs pas hésité à franchir les portes des bureaux d’analyse sensorielle.

Non. On a l’impression d’entrer dans un labo scientifique parce que ce n’est pas un cuisinier dans sa cuisine qui découpe des aliments frais et les fait sentir ou goûter, mais c’est de la science appliquée à ce que nous allons mettre dans notre organisme. Et c’est là où ça devient flippant, surtout quand on entend les termes scientifiques qu’ils emploient. Et lorsque nous avons ensuite mangé avec ces gens-là, ils mangent très sainement. Ils ne mangeraient pas ce qu’ils sont en train de goûter. Je trouve ça très inquiétant.

Quels budgets les fabricants consacrent-ils à ces bureaux d’analyse sensorielle ?

Ces investissements en recherche et développement sont très opaques mais se chiffrent en millions. Les tests sont poussés tant au niveau des goûts qu’au niveau sensoriel. Ils ont des panels de personnes qui goûtent toute l’année et qu’on a formés pendant 6 mois.

80 % de notre alimentation provient de l’industrie agro-alimentaire. Quelles sont les circonstances qui ont favorisé ce type de pratiques ?

Dans les années 60 et 70, on a dit que pour être moderne, il fallait manger ce type de nourriture-là. La libération de la femme également a beaucoup joué. Elle n’est plus obligée de rester à la maison et peut travailler parce qu’elle a ces produits de facilité. Donc toute la pub a investi là-dedans pour dire : c’est plus pratique, c’est plus moderne et c’est plus rapide. Aussi, dans les supermarchés, ils mettent les plats cuisinés en face des fruits et des légumes. C’est fait exprès, c’est fait pour vous montrer que vous pouvez manger sans vous prendre la tête à couper les fruits et les légumes. Mais c’est aussi une manière d’inciter un raisonnement mental dans votre esprit et qui consiste à dire que si c’est dans les rayons fruits et légumes, c’est que c’est bon pour la santé.

En tant que Franco-Américain, considérez-vous que l’on peut établir un parallèle entre les USA et la France en matière de “junk food” ?

Oui. L’une des personnes que j’avais interviewées sur la nourriture et l’addiction avait d’ailleurs réalisé une étude à ce sujet. Elle avait comparé la courbe d’ouverture de nouveaux MacDo en France avec celle des problèmes de surcharge pondérale. Ces deux courbes évoluaient de la même manière. En Angleterre, même chose. Il y a aussi un Belge que nous avons interrogé, Olivier de Schutter (rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation, NdlR). Il dit que c’est un problème énorme auquel doivent surtout faire face les pays émergents. C’est un problème de santé publique. Et cela concerne un marché énorme, chiffré en millions. Il y a des millions de personnes qui meurent de maladies liées à notre nourriture moderne et industrialisée. Et là-dedans, je n’inclus pas encore ceux qui souffrent de malnutrition, là c’est encore autre chose.

Que vous inspire la dernière polémique sur les lasagnes Findus ?

Ça m’inspire que nous n’avons pas les moyens de vérifier la traçabilité des aliments et de vérifier ce qu’il y a dans nos assiettes. C’est honteux d’autant que c’est l’Europe qui le permet parce qu’en France, par exemple, nous voudrions changer l’étiquetage au niveau national et nous n’en aurons pas le droit car le parlement européen l’a refusé. L’Europe est complètement phagocytée par le lobbying et ça, on l’indique dans le film avec l’étiquetage "feu tricolore" défendu par Monique Goyens. Elle avait quelques milliers d’euros pour faire sa campagne mais les lobbies ont un million pour contrer ça. Et ce n’est pas normal.

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