La vraie fausse famille du "Grand Journal"

Parler de livres sans les avoir lus, voler la parole à ses petits camarades chroniqueurs. Ollivier Pourriol pose un regard de candide pour mieux éclairer les zones d’ombre du "Grand Journal". Dans “on/off”, l’ex de Canal +, dézingue le système.

La vraie fausse famille du "Grand Journal"
Virginie Roussel

Parler de livres sans les avoir lus, voler la parole à ses petits camarades chroniqueurs L’agrégé de philosophie Ollivier Pourriol pose un regard de candide pour mieux éclairer les zones d’ombre du "Grand Journal". Recruté comme chroniqueur durant la saison 2011-2012, ce romancier et créateur de Studio philo (www.studiophilo.fr) raconte un système bien huilé, où Michel Denisot apparaît en "super prédateur". Une émission où tout a été prévu, sauf peut-être la sortie de "On/Off", chez Nil éditions. Drôle, poétique, édifiant.

Vous avez appris votre recrutement de curieuse manière…

Par "Libération". C’est une manière de prendre des décisions qui consiste à donner des infos à la presse pour tester les réactions sur Twitter, Facebook. C’est une manière de prendre des sondages en temps réel en utilisant les réseaux sociaux comme outils de mesure et de décision.

Le producteur qualifie l’émission de “statutaire”, elle créerait la tendance. D’où tient-il cette légitimité ?

Ça tient de la prophétie autoréalisatrice. Si on veut être statutaire, on prétend qu’on l’est. Et comme tout le monde regarde, on peut penser qu’on l’est. Il y a une forme de cercle vicieux qui fait qu’on ne se pose plus de questions. Et comme ce n’est pas un format qui est propre à l’expression du doute, du dialogue ou de l’échange, la seule manière de développer cet espace-là, c’est comme un espace dogmatique qui va proférer des choses sans avoir de comptes à rendre.

Alors, pourquoi recruter un philosophe ?

La philosophie c’est un produit de luxe, sur le plan de l’esprit. Les gens qui vous recrutent ne savent pas ce qu’est la philosophie, mais ils en veulent les signes. C’est comme un accessoire chic, une cravate psychique. Je me demande si, dans ces émissions prétendument statutaires, il n’existe pas un désir de reconnaissance. C’est un désir, à l’œuvre, qui n’est pas appuyé sur des diplômes, mais sur un audimat qui reste fragile. Alors, capter un agrégé, un normalien, signifie qu’on a suffisamment de valeur à ses yeux. C’est une sorte de réflexe de nouveau riche. C’est vouloir s’acheter une légitimité intellectuelle, sans avoir fait l’effort de l’acquérir.

Pourquoi certains livres sont-ils censurés ?

C’est une censure au nom de la connaissance supérieure de ce qu’est censé connaître le public. Elle s’appuie sur l’expérience de gens qui font ça depuis longtemps, qui savent de quoi ne pas parler. Par exemple Prévert, les poètes morts, des écrivains peu connus. Et même Michel Serres !

Canal + est un univers violent…

Pas Canal. Je travaille encore pour eux, mais dans "Le Cercle" avec Beigbeder. Et c’est tout l’inverse. Canal est capable d’abriter toutes ces choses-là. Le "Grand Journal", c’est l’endroit d’exposition maximale, avec une pression maximale liée aux engagements avec les annonceurs ; il y a énormément d’argent en jeu. Ce n’est pas le lieu du déploiement d’une pensée qui se cherche.

Ce que vous dénoncez, c’est le vide !

Quand on a David Cronenberg en face de soi, on a du plein, du dense, du profond Mais, si le "Grand Journal" produit du vide, c’est en évidant les invités, en les vidant. C’est ça qui est violent ! Poser à Michael Fassbender une question sur la taille de son sexe quand on a en face de soi un des plus grands acteurs de sa génération, c’est indigne.

Cette émission vous aura permis aussi quelques rencontres, en loge.

Oui, de belles rencontres. Et j’ai beaucoup appris de cette émission. Mais j’ai pu remarquer aussi que plus vous êtes haut placé, moins la rencontre est possible. Chacun a trop de choses à préserver. Ce sont des services rendus, une utilisation réciproque, sans rencontre, sans présence.


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