Philippe Delusinne et RTL pris dans la tempête Trullemans

C’est la polémique qui divise les internautes depuis une semaine. Suite à un message publié sur sa page Facebook, Monsieur Météo de RTL a été licencié sur le champ pour propos jugés ‘racistes’. Le patron de RTL Belgium nous donne sa version des faits. Il évoque également pour nous la crise économique, la RTBF et les défis d’RTL-TVI. Philippe Delusinne est l’Invité du samedi de LaLibre.be.

Philippe Delusinne et RTL pris dans la tempête Trullemans
©reporters
Entretien: Dorian de Meeûs

C’est la polémique qui divise les internautes depuis une semaine. Suite à un message publié sur sa page Facebook, Monsieur Météo de RTL a été licencié sur le champ pour propos jugés ‘racistes’. Le patron de RTL Belgium nous donne sa version des faits. Il évoque également pour nous la crise économique, la RTBF et les défis d’RTL-TVI. Philippe Delusinne est l’Invité du samedi de LaLibre.be.

Cet entretien a été enregistré avant la polémique de cette fin de semaine sur le SMS qu'aurait envoyé Luc Trullemans (lire lien de cet article). Depuis, M. Delusinne a annoncé ne plus vouloir alimenter cette polémique, laissant la justice faire son travail si cette dernière devait être saisie.

Le licenciement de Luc Trullemans était vraiment inévitable à vos yeux ?

Oui, pour plusieurs raisons. Luc Trullemans a publié un texte inacceptable sur son Facebook, qu’il aurait écrit sur le coup de la colère après avoir été agressé. Maintenant, "agressé" n’est pas vraiment le bon terme, car c’est en réalité une altercation entre automobilistes qui a eu lieu. Ces derniers jours, beaucoup de choses ont été dites et écrites qui ne sont pas la vérité ! Luc Trullemans m’a décrit la situation par SMS: "J’ai fait chier un type pendant 100m. Du coup, ça a dégénéré : coups de klaxon, doigts d’honneur et queue de poisson." Un homme, et non une bande de 4 jeunes comme il le dit, est ensuite sorti de sa voiture et l’a reconnu. Ils se sont engueulés, puis l’homme a donné un coup de pied dans sa portière en partant. Entre une agression où on a l’impression qu’il s’est presque fait trucider et une altercation entre automobilistes de mauvaise foi… il y a une nuance.

Que lui avez-vous dit le soir même ?

J’ai exigé qu’il retire ce texte tout de suite, ce qu’il avait déjà fait intelligemment. Je lui ai ensuite dicté une réponse à publier sur sa page afin d’expliquer que c’était un texte rédigé sous la colère et qui ne reflète pas ses opinions. Je lui demandais aussi d’affirmer qu’il n’était pas raciste, ni contre les étrangers, ni contre l’intégration.

Vous avez essayé de rectifier le tir en quelque sorte ?

Oui, je l’ai aidé tout en lui disant que je le suspendais et qu’il devait se taire à présent. Dans ma tête à ce moment-là, je le suspendais pour avoir choqué des gens. L’affaire était donc classée jusqu’au lundi matin! Sauf que notre brave ami avait – avant cette altercation – déjà truffé son Facebook de blagues racistes et de propos inconvenants. De plus, dans la presse, Luc Trullemans s’excuse mollement et justifie son texte : « la racaille je suis contre… je parle pour 98% des gens… je considère que… » Tout cela a créé un buzz, des groupes de soutien, une pétition et tout ce que vous connaissez. Le tout, avec une histoire qu’il a de plus en plus romancée pour être de plus en plus martyr et victime.

Luc Trullemans a affirmé que son licenciement ne viendrait pas de vous, mais de Bertelsmann, votre actionnaire allemand. Vrai ?

Non, la décision a été prise par Stéphane Rosenblatt et moi-même, pour avoir outrepassé son devoir de réserve et la ligne déontologique qu’est la nôtre. Il n’était plus possible de travailler avec lui, malgré qu’il était – j’insiste – un brave type et un excellent météorologue. Mais depuis, les masques tombent…

Le fait qu’il soit défendu par Mischaël Modrikamen donne un tournant politique à la situation. Cela vous conforte dans votre décision ?

Cela me dérange terriblement. Suite à ses propos ridicules et stupides, il a provoqué une forme de dichotomie de la société, avec les ‘pour lui’ et les ‘contre lui’. Cela donne du grain à moudre aux personnes d’extrême droite qui disent "Ça suffit, il y en a marre des étrangers!". Il y a plein d’amalgames… Cela conforte mon idée qu’il ne s’agissait pas d’un dérapage, mais que cet homme a fondamentalement des propos et une attitude qui ne correspondent pas à la déontologie de la maison RTL, qui prône l’intégration, l’acceptation de l’autre et la multi-culturalité. Il n’y a qu’à voir à l’antenne des personnes comme Hakima Darmouch ou Adel Lassouli.

Sur plus de 20.000 internautes ayant répondu à un sondage web de LaLibre.be, près de 90% critiquent ou dénoncent votre décision.

A en croire les forums, je suis un communiste, un socialiste, un ami de Di Rupo, un cumulard de mandats, un monstre, un type qui prône la pensée unique et qui fout dehors toute personne qui ne pense pas comme moi, je fais peur,… C’est extraordinaire tout ce que j’ai lu à mon propos ces derniers jours. Cela souligne aussi le côté un peu lâche de l’anonymat des commentaires, qui permettent de dire n’importe quoi !

Sans cette suspension, la polémique ne serait-elle pas retombée comme un soufflé ?

Non, pas du tout ! On m’aurait accusé de cautionner des propos fascistes et racistes. La question ne se pose même pas. Quand on porte l’étiquette RTL comme un deuxième nom de famille, on est tenu à un devoir de réserve sur des sujets sensibles. Une ligne claire a été transgressée. Donc, il est dehors, point.

On nous présente toujours RTL comme étant une ‘famille’, mais en même temps, de nombreux départs se font avec fracas. Ce fut aussi le cas avec Anne Quevrin, Patrick Perret et Nathalie Winden…

Toujours. Car effectivement, il y a toute une série de gens qui ont commencé à travailler ici à l’âge de 30-35 ans et qui considéraient que la maison était leur famille. C’est d’autant plus vrai qu’ils ont souvent fait leur famille - au sens propre du terme - ici. Ils considèrent qu’ils sont chez eux. Mais, on est ici dans une entreprise où l’on apporte une valeur contributive en échange d’un salaire et d’une reconnaissance. Donc, quand on n’apporte plus de valeur contributive, on ne reste pas dans la maison… Je n’ai pas d’états d’âmes par rapport à ça, même si ça me fait passer pour quelqu’un de très froid et de très dur. D’autre part, les gens de RTL sont souvent populaires, dans le cœur des gens… cela rend les départs d’autant plus difficiles pour le public.

Vous êtes à la tête de RTL Belgium depuis 11 ans. De quoi êtes-vous le plus satisfait ?

L’entreprise que j’ai reprise en main - il y a 11 ans - a doublé de profit, évolué dans un bâtiment tout à fait moderne, on a augmenté nos parts de marché, engagé plus de 120 personnes sur cette période, on a mis fin à des baronnies internes insoutenables. A l’époque, la radio, la télévision et la régie ne se parlaient pas. La société était une très belle société, mais gérée de manière archaïque. On l’a donc fait rentrer dans une gestion moderne et homogène pour appréhender l’avenir avec des back-offices communs, plus de 650 personnes concernées par tous les business. Il y a une convergence d’intérêts chez tous les gens de la maison. C’est sans doute ce que j’ai le mieux réussi dans cette maison, outre le bon résultat financier.

Votre actionnaire Bertelsmann veut vendre pour 1.4 milliard d’euros d’actions RTL, mais garder une part majoritaire. Quel impact sur la société belge ?

Aucun. Bertelsmann dégage ainsi des liquidités pour des investissements. En Belgique cela ne changera rien, d’autant que la société est à 34% entre les mains d’Audiopresse (holding des éditeurs de presse quotidienne francophone belge) et Bertelsmann gardera tout de même 75% du groupe RTL.

Les télévisions privées ressentent généralement les crises économiques de plein fouet. Est-ce le cas en ce moment pour RTL-TVI ?

Depuis que je suis là, on a connu une vraie crise d’octobre 2008 à août 2009 liée à la crise bancaire et financière. L’année passée, on a eu une contraction du marché, mais l’année s’est plutôt bien terminée. Cela dit, on a eu un début d’année un peu difficile, heureusement que mars et avril sont meilleurs. Nous sommes un baromètre de l’économie, car nous dépendons très fortement du ‘panier de la ménagère’ qui comprend des produits de grande consommation achetés en grande surface. On a peu d’influence sur cet aspect conjoncturel. Notre boulot c’est de continuer à faire de grandes audiences, rester leader et faire le dos rond quand il y a moins de recettes. Pour résumer, on ne perd pas notre part du gâteau, le gâteau est simplement plus petit…

Quel est votre enjeu principal en ce moment ?

Il nous faut appréhender cette période difficile au niveau des rentrées publicitaires, surtout en télévision, moins en radio. Quant à l’avenir, on a connu les grands succès des feuilletons américains, mais cette veine de succès commence un peu à se tarir. On fait de plus en plus de productions propres. Le défi est de gérer en même temps la baisse des recettes et l’augmentation du coût des programmes. Il y a aussi l’évolution des supports (second écran, mobiles,…) sur lesquels nous avons décidé d’être présents.

On évoque régulièrement un possible investissement de RTL en Flandre. Toujours pas de dossier sur votre bureau en ce sens ?

Pas pour le moment. C’est ma principale frustration en 11 ans, car je suis convaincu que RTL a sa place en Flandre et qu’on raté une ou deux fois l’occasion d’y aller. On a intérêt à être en Flandre un jour.

Quel regard portez-vous sur vos programmes ?

Je suis très fier de nos programmes et surtout du news, pour lequel nous sommes le leader incontestable sur un marché de 4.2 millions d’habitants. Malgré qu’on ait beaucoup moins de moyens que la chaîne publique…

Justement, on dit vos relations avec le patron de la RTBF, Jean-Paul Philippot, ‘exécrables’. C’est vrai ?

Non. Elles sont courtoises, mais limitées.

Au niveau gestion, quelle différence faites-vous entre les deux groupes ?

Avec beaucoup de respect, je dis qu’il y a beaucoup de talents à la RTBF, je pense seulement que la mise en œuvre de ces talents est plus complexe que chez nous. Je pense qu’ils ont encore une structure un peu archaïque avec un nombre important de gens. Mettre au travail les gens chez eux comme chez nous est plus complexe chez eux que chez nous.

Concrètement, vous dites qu’il y a un manque d’efficacité au niveau de la gestion à la RTBF ?

Ça, c’est vous qui le dites… (rires)

Récemment, il était question pour TF1 de monétiser des spots publicitaire avec la RMB, soit la régie de la RTBF. Vous craignez que la RTBF puisse ainsi être un cheval de Troie pour TF1 en Belgique ?

Il faut être très clair par rapport à ça. La Communauté française de Belgique a décidé d’avoir une chaîne publique qui, quoi qu’en dise monsieur Philippot, est largement subsidiée. Outre son subside classique et officiel, elle reçoit des tas d’avantages qui ne sont jamais comptabilisés, comme la Sonuma qui archive pour elle et à son compte, comme le bâtiment à Liège qui a été créé en dehors de son budget, comme des fonds additionnels pris en charge par la Région wallonne pour couvrir Liège-Bastogne-Liège ou la Flèche wallonne. C’est donc une société largement subsidiée et qui a accès au marché publicitaire. A un moment donné, le pouvoir public ne peut pas créer une distorsion de la concurrence en donnant beaucoup d’argent et en permettant à la RTBF de faire ce qu’elle veut. Laisser la RTBF s’ouvrir à des groupes privés tels que TF1, c’est une faute stratégique et politique magistrale ! Faire le lit de TF1 en Belgique pour faire de l’anti-RTL, c’est oublier qu’à force, ils vont faire de l’anti-RTBF. L’aveuglement de la RTBF leur fait parfois prendre des décisions hors de sens. Clairement, la RMB est là pour servir la RTBF et non d’autres intérêts privés. La classe politique s’est prononcée assez fermement sur cette idée d’ailleurs.

 

Entretien : Dorian de Meeûs

 

Suivez l'actualité de LaLibre.be sur nos comptes Twitter et Facebook. Et téléchargez gratuitement nos applications pour iPhone , iPad et Android, où vous pourrez également télécharger l'édition du jour.

Sur le même sujet