Laurence Bloch, sur le divan

Roussel Virginie
The director of French state-owned radio station France Inter, Laurence Bloch, gives a press conference on August 27, 2014 in Paris. AFP PHOTO / MARTIN BUREAU
The director of French state-owned radio station France Inter, Laurence Bloch, gives a press conference on August 27, 2014 in Paris. AFP PHOTO / MARTIN BUREAU ©AFP

Aux manettes de France Inter. Une nouvelle directrice adepte de Freud. Entretien : Virginie Roussel, correspondante à Paris. 

Laurence Bloch se dit "conformiste". Après une carrière à France Culture en qualité de productrice et de conseillère de programmes, elle était depuis 2010 la directrice adjointe de Philippe Val, brillant autodidacte, mi-libertaire, mi-autocratique. A 62 ans, nommée directrice de l’antenne par le nouveau PDG de Radio France, Laurence Bloch peut se montrer bien singulière, à sa manière.

En programmant Charline Vanhoenacker et Alex Vizorek, vous avez confié aux Belges le soin de tirer le portrait des Français ?

On les a recrutés parce qu’ils sont pertinents et drôles. "On va pousser l’actualité dans l’escalier", "on va la mettre dans les lessiveuses", Charline a un rapport au langage singulier, une vivacité, un côté très citronné sans être détergent. Ce ne sont pas des "snipers". Je déteste ce terme ! A Sarajevo, "les snipers" dézinguaient les gens qui traversaient une rue pour acheter le pain. Alex et Charline ont un talent fou. Si on ne leur avait pas proposé une quotidienne, ils seraient allés ailleurs.

Vous-même, pourquoi êtes-vous venue à Radio France ?

J’y ai fait un stage en 1974. Après un diplôme de Sciences Po en 1975, j’ai fait une Prépa ENA et en 1978, je suis revenue à Radio France avec l’envie d’y rester. Mon père préférait l’ENA. C’était un centralien, un chef d’entreprise dans les matériaux de construction. Il valait mieux qu’on réussisse ! Mon père s’appelait Bloch, ma famille habitait l’Est. En 1938, mon grand-père a senti qu’il y avait un vrai danger et nous avons déménagé. Mon père est toujours resté avec cette idée : on ne sait pas ce que la vie vous réserve, il faut gagner sa vie et prendre le départ s’il le faut.

Pour France Inter, quelle ambition vous anime ?

Faire en sorte que cette maison ne tourne pas en rond et qu’elle rencontre l’auditeur. Si on n’arrive pas à sortir des dépêches, des reprises, du buzz, on se coupe du réel. Faire intervenir les auditeurs, c’est entendre l’époque aussi. C’est bizarre la France. On adore Omar Sy et on vote Front national. Il faut que l’on comprenne ça !

France Inter, à qui il a pu être reproché de pratiquer une forme d’entre soi, peut-elle comprendre cette France-là ?

C’est vrai, on a fait le constat de cet entre soi. Avec Philippe, on a peut-être été un peu monomaniaque sur la parole des artistes. J’ai donc cherché à rouvrir en programmant une émission de divertissement avec Nagui, à 11h, par exemple.

En choisissant Nagui, animateur notoirement connu, vous versez dans un entre soi médiatique !

Sur cette tranche occupée par André Manoukian, on avait perdu beaucoup d’auditeurs. C’est une machine. Et Nagui sait accueillir les auditeurs, plutôt âgés, autour de 62 ans, au moment où ils rentrent déjeuner chez eux.

Votre jeune PDG, Mathieu Gallet, vous a-t-il fixé des objectifs chiffrés ?

Non, mais j’aimerais beaucoup que cette chaîne revienne à 11 % (NdlR d’audience.) Après les 6 jours de grève, en janvier 2013, il y a eu rupture de contrat avec les auditeurs. Ils ont considéré qu’une radio publique pour laquelle ils payaient la redevance les privait d’antenne pour un motif ridicule : deux postes au planning des techniciens. Et puis, nous avons loupé notre fin d’après-midi. Deux entretiens culturels de suite, ceux d’Arthur Dreyfus et de Frédéric Mitterrand, pour le public, c’était trop d’entre soi. Ces deux raisons conjuguées ont fait que l’on s’est retrouvé à 9 %.

Et si votre nouvelle grille ne rencontrait pas l’auditeur ?

Je crois que je finirais ma vie comme psychanalyste…

Le divan vous aurait donc guérie…

Ça vous donne de la distance. Les mots ont un sens. Et ça m’a appris qu’on est bien plus que l’enfant de ses parents. On conserve ses fragilités, mais on s’en remet plus facilement. A l’époque, j’allais très très mal. Mon amoureux part travailler au Zimbabwe. Je plante tout à France Culture pour le rejoindre en 1985. Et en rentrant à Paris, j’éprouve une grande difficulté à me séparer de cet homme. En 1991, je me dis que je ne peux pas continuer comme ça. Une amie me donne le nom d’une psychanalyste. Elle était calme, avec une très grande écoute. Et elle m’a mis un cadre. Si c’est cadré, c’est que c’est sérieux. Je retrouvais là quelque chose de mon père ! Ça a duré 14 ans.

Et l’homme dont vous ne pouviez vous séparer ?

Il est devenu mon mari. Mais surtout, j’ai retrouvé le goût de vivre à un moment où j’étais en dépression. J’ai un souvenir très précis, à Ostende. Le ciel s’est levé et je me souviens avoir vu une dame âgée qui s’était mise en soutien-gorge. Tout à coup, cette femme qui ose se mettre à poil parce qu’elle a envie de prendre le soleil… C’est en Belgique, à Ostende, que j’ai senti cette force de vie.