Terrorisme, un autre prisme

Pères et mères d’enfants du djihad se livrent face à la caméra de Safia Kessas. Un documentaire à découvrir sur La deux, 20h25.

Au.M.
Terrorisme, un autre prisme

En quête de spiritualité – bouddhiste  –, Olivier n’a pas accepté le départ de Sean, son fil, pour la Syrie. “C’est pas la guerre qu’on recherche à travers dieu mais la paix, la sagesse, la plénitude. […] C’est juste un 30 tonnes qu’on prend en pleine figure.

Victimes d’un réseau de recruteurs, Sean Pidgeon et ses copains d’enfance rejoignent les rangs des combattants islamistes en novembre 2012. Cet été-là, s’abat une première vague de départs de jeunes Européens vers les champs de bataille irakiens et syriens. Sean décède six mois plus tard, le 30 mars 2013. Il avait 23 ans.

Favoriser l’apaisement

La honte”, “la culpabilité”, “la colère”, “l’incompréhension” renvoient Olivier, le père de Sean, à une quête de sens indispensable, pour ainsi dire vitale. “Mais qu’est ce que mon fils est parti faire là-bas ? Qu’est ce qu’il y a là-bas  ?

Trois ans plus tard –  ce soir sur La deux – il témoigne dans Le djihad des mères, sous le regard juste et nuancé de Safia Kessas, réalisatrice pour “Tout ça (ne nous rendra pas le Congo)”. “Contrairement aux mamans, les hommes taisent leur honte, reconnaît Olivier van Bets. Ils la vivent comme une humiliation car ils ont failli à leur rôle essentiel  : protéger leur famille.” Les recruteurs brisent d’abord l’image de la figure paternelle, afin de la “déclasser”, poursuit-il. “Le père reste un symbole suprême, c’est l’autorité. Ils leur disent que les pères sont censés être à leurs côtés, sur le terrain, que ce sont des lâches. Ce faisant, ils coupent le lien entre les pères et les fils, et prennent leur place. Les mères, au contraire, sont mises sur un pied d’estalle. Les contacts ne sont pas rompus…

A travers le prisme parental, Safia Kessas évoque sans complaisance des problématiques particulièrement sensibles  : la responsabilité sociétale, la question du retour et la reconnaissance du statut de victime. Elle questionne le “tout sécuritaire” supposé compenser les erreurs précédemment commises par les différents gouvernements, anciens ou actuels.

“Y a-t-il une personne à blâmer ? Je ne le pense pas, nuance Olivier van Bets. “Si on avait su les conséquences à l’époque, tout le monde aurait fait le nécessaire. Ce qu’il faut pointer du doigt, c’est l’incompréhension liée au monde dans lequel on vit. Crise d’identité, recherche de sens, de valeur, de spiritualité. Les jeunes ne sont pas les seuls concernés par ce mal-être et cette perte de repères. En tant qu’individu, nous y sommes tous confrontés sauf que nous sommes peut-être mieux armés à 40 ans, qu’à 15 ou 20 ans.

Prendre de la distance

Dans “Le djihad des mères”, Olivier van Bets privilégie le dialogue. “Diaboliser, ça n’a pas de sens. Ça ne signifie pas que nous ne voyons pas le mal que nos enfants peuvent faire ou que nous devons les laisser agir en toute impunité. S’il faut prendre les armes pour empêcher qu’on fasse du mal à nos enfants ou qu’ils se fassent du mal, il faut le faire mais toujours en dernier recours, avec un certain état d’esprit guidé par l’amour et non par la vengeance et par la haine. Les motifs, les effets et les solutions privilégiées sont alors très différents car nous, parents, voyons avec le cœur, pas avec les yeux. Pour répondre à cette crise, nous pouvons être plus efficaces ensemble, dans une démarche de compréhension mutuelle. Nous pourrons alors en finir avec toutes ces solutions cosmétiques et superficielles qui ne mènent à rien d’autre qu’au chaos.

Grâce à l’ADN de “Tout ça (ne nous rendra pas le Congo)” et à sa grammaire sans commentaires, Safia Kessas parie sur l’intelligence du téléspectateur et brise les stéréotypes. Elle offre de nouveaux repères plus justes, plus représentatifs de la société, dans toute sa complexité. Ce format long, qui prend son temps, permet de mieux saisir le monde, recolle les morceaux et fournit une compréhension globale de la problématique. “Le discours des parents est aujourd’hui le seul qui se tient. Il est authentique, poursuit Safia Kessas. En face, qu’avons-nous ? Tous les jours, on doit ingérer des experts à gauche, des experts à droite. Mais qu’en savent-ils ? Des gens qui disent blanc aujourd’hui, et qui diront noir demain. Or, les parents ont une partie de la réponse. Pas toute la réponse, mais une grande partie.

Dans “Le djihad des mères”, en effet, pères et mères se font l’écho d’un discours difficile à entendre mais qui n’en semble pas moins légitime.


-> Un documentaire à découvrir ce jeudi soir sur La deux, 20h25.