Immersion immédiate dans l’univers carcéral

Une directrice de prison a accepté la présence des caméras. Entretien.

Immersion immédiate dans l’univers carcéral
Aurélie Moreau

Eve Duchemin réalise des portraits documentaires depuis qu’elle "fait des films". Elle a rencontré Marie Lafont, directrice de la prison pour hommes de Liancourt, "un peu par hasard", en 2009. "J’ai toujours su que je voulais faire un film avec elle mais à l’époque, je n’avais pas les épaules assez larges, poursuit la réalisatrice. La prison, c’est un lieu complexe, polysémique. On se positionne vite pour ou contre, mais c’est plus compliqué que cela."

Cinq ans plus tard, Eve Duchemin convainc la jeune femme et réalise En bataille, un documentaire juste et particulièrement délicat sur "un métier et un univers où la fragilité se paye"; une immersion discrète et intime dans l’univers carcéral où le concept (de justice) se heurte à la réalité. Fruit d’un "long processus", "En bataille" entre en résonance avec l’actualité, belge notamment, de ces quatre dernières semaines.

"Marie m’a d’abord fait entrer dans la prison en répondant à une commande pour réaliser un film avec les détenus. Le ministère de la Justice a ainsi pu évaluer la manière dont je me comportais. Ça a aussi été l’occasion de passer du temps avec les détenus de manière assez ludique avant de commencer ce film. Pour moi, c’était hors de question de les flouter car ça renvoie à cet imaginaire des films de prison où on ne les voit pas. Je voulais que chacun ait droit à la parole."

Quelles sont justement les contraintes quand on filme en prison ?

Ça a pris beaucoup de temps d’obtenir les autorisations du ministère de la Justice. Au final, je n’ai pas tourné énormément en prison, même si je pensais que j’aurai plus de mal à filmer Marie, en tant que directrice. Au final, c’était plus facile de filmer Mme Lafont - la directrice - que Mme Marie - mon amie. Peut-être avait-elle peur de dévoiler cette fragilité qu’elle doit cacher. Elle ne voulait peut-être pas montrer le coût d’un tel métier, cette notion d’exil et de solitude. Car toutes les grosses prisons usines où il y a des postes à pourvoir sont aux abords des villes, dans des petits villages et la campagne. Ils sont donc très isolés, à l’abri des regards.

Votre parti pris, c’était de réaliser le portrait de Marie ou de la justice ?

Quand on filme quelqu’un, c’est une vraie rencontre. Le film est construit à quatre mains. C’est comme une histoire d’amour, il n’y a jamais que la personne. Il y a aussi tout ce qu’il y a derrière et le contexte social. Je savais qu’en la filmant, ça allait questionner la prison, la justice, le métier de directeur de prison, etc. Je voulais faire un film dedans et en dehors parce que c’est comme les assistants sociaux. Ils sont confrontés à des histoires difficiles, et ils doivent faire preuve d’humanité, mais ça a ses limites. Il ne faut pas non plus oublier de vivre sa vie. Marie désamorce tout le temps des bombes à retardement. C’est aussi un film sur l’équilibre et le collectif.

C’est pour cette raison que vous filmez les commissions disciplinaires ?

C’est quelque chose qu’on voit très peu parce que c’est très long à négocier. Or c’est intéressant parce que Marie n’est pas seulement à l’écoute des détenus. Elle a aussi une représentation autoritaire. On fait très vite des héros des gens mais si on regarde la réalité en face, on est tous confrontés à des choses qui ne sont pas très agréables à raconter. Il faut respecter les règlements aux yeux des surveillants et aux yeux des détenus. Un détenu peut passer en commission parce qu’il a été chopé avec de la musique sur une clé USB. Il va au mitard pour ça et sa peine va être allongée. Mais j’ai compris qu’elle était obligée de respecter le règlement car c’est important pour les autres détenus et pour les surveillants qui doivent se sentir soutenus par leur hiérarchie. Sa responsabilité est toujours engagée.


Remettre du sens

Anti-clichés. "Ce film n’est qu’une partie de la vérité, insiste la cinéaste Eve Duchemin. C’est mon point de vue." Un carnet de voyage, précise-t-elle, où elle partage des savoir-vivre et des expériences. "C’est important de ne pas maintenir les choses à distance avec des chiffres et des reportages pour rester concernés." Le documentaire tel que le conçoit la jeune femme (formée en Belgique) permet de "franchir les murs et les barrières érigées autour de ces cases dans lesquelles on catégorise l’Autre". Un format par ailleurs parfaitement adapté à l’univers carcéral que filme la cinéaste dans "En bataille". "La prison, c’est comme quand je suis rentrée de Palestine. C’est un lieu qui crée des tensions car les gens ont déjà pris leur décision sur la manière dont il considérait ce lieu, quand bien même ils n’y sont jamais allés. C’est extrêmement polarisant. Ici, c’est pareil, les gens viennent avec beaucoup de clichés. Or, comme le dit Marie Lafont, l’homme n’est pas fait pour garder l’homme. C’est un endroit anormal, qui repousse les limites des gens dans des endroits qui n’existent pas ailleurs, dans la société. Les prisons ne sont rien d’autre que des irrégularités des relations humaines. Il y a des hommes qui ferment les portes derrière d’autres hommes et ça crée inévitablement des conflits. Il faut donc gérer des émotions assez glauques, difficiles à manœuvrer. Le rôle de Marie, c’est de remettre du sens là-dedans. Autant pour les détenus que pour les surveillants."