Karine Le Marchand, en prise avec son époque

"Ambition intime" n’a rien de politique, mais l’émission plaît. Analyse.

Virginie Roussel, à Paris
EXCLUSIF - Enregistrement de l'émission Vivement Dimanche qui sera diffusée le 2 octobre 2016. Karine Lemarchand PICTURE NOT INCLUDED IN THE CONTRACT
EXCLUSIF - Enregistrement de l'émission Vivement Dimanche qui sera diffusée le 2 octobre 2016. Karine Lemarchand PICTURE NOT INCLUDED IN THE CONTRACT ©Photo News

En lieu et place d’agriculteurs, prenez Nicolas Sarkozy, Arnaud Montebourg, Bruno Le Maire et Marine Le Pen, quatre candidats à la présidentielle française de 2017. Dans le rôle de la marieuse, conservez l’animatrice Karine Le Marchand. Gardez le format des interviews de "L’Amour est dans le pré". Vous obtiendrez "Ambition intime", le deuxième programme le plus regardé dimanche soir, sur M6, avec 13,6 % de part d’audience selon Médiamétrie. Ce délicat mélange des genres n’est pas l’apanage de la campagne hexagonale. On sait à quel point il polarise les critiques dans la campagne américaine. En Belgique aussi, la participation des hommes et femmes politiques à des émissions de divertissement a toujours fait grincer des dents. Il suffit de repenser à l’exemple de Bart De Wever dont la popularité avait explosé grâce à sa participation active à "De Slimste Mens ter Wereld" ou à la polémique soulevée par l’émission "Au tableau" de la RTBF qui soumettait les politiques à des questions d’enfants dans une classe fictive.

"La seule façon de se distinguer"

Isabelle Berrebi-Hoffmann, chercheuse à Paris (Lise-Cnam-CNRS), codirige le numéro 7 de la revue "Socio", à paraître en novembre, sur le thème "L’intime, un débat public". Depuis Boston, où elle travaille comme chercheuse invitée à l’université de Harvard, elle analyse pour nous ce glissement : "Sur Twitter et Facebook, on expose son intimité, qui n’est pas la vraie vie privée, ni la vie intime telle qu’on la vit avec ses proches, sa famille, mais la représentation retravaillée destinée à la communication publique. On peut voir dans l’émission de Karine Le Marchand comme une expérience en prise avec l’époque".

La sociologue, qui s’est intéressée au processus d’individuation à travers toutes les sphères sociales depuis trois siècles, a observé "l’obligation" endossée par l’individu à être soi-même, authentique, puis singulier, au fur et à mesure des décennies : "La seule façon de se distinguer et d’exister, ce n’est plus une appartenance collective, mais sa vie intime, subjective. C’est ce qu’on observe actuellement aux Etats-Unis dans le débat entre Clinton et Trump où la sexualité est présente dans le débat politique et sur les réseaux sociaux". Mais, dans le même temps, la sociologue observe un retour aux communautés, dans le religieux, le politique, le social avec les phénomènes de coworking, notamment. Comme si la solitude liée à l’aboutissement de cette individuation sur les réseaux sociaux conduisait à la recherche d’un nouveau support de vie sociale, physique, cette fois-ci, et non plus virtuelle.

Une émission qui obéit à des codes

En dressant le portrait intime de ses quatre candidats, Karine Le Marchand voulait donner le sentiment de sortir du pré carré télévisé. Mais, au lieu de les singulariser, ils ont paru se ressembler. "C’est qu’on a travaillé l’intime qu’on voulait montrer. On a induit des formes de questions ou de scénario en amont pour formater un intime montrable mettant en scène une émission de transgression, analyse Isabelle Berrebi-Hoffmann. Sur les réseaux sociaux, on peut afficher la nudité, mais pas de n’importe quelle manière. Il existe des standards de ce qui est montrable ou pas, avec des têtes d’affiche populaires qui sont les stars. De même, pour les selfies, on constate que tout le monde fait la même tête. C’est un phénomène de standardisation de la transgression".