Bolloré, l'homme qui fait peur aux journalistes

Le businessman le plus médiatisé de France n'est pas tendre avec ceux qui osent fouiller, disséquer ou simplement décrypter ses méthodes et pratiques. De fait, les journalistes se révèlent donc une cible de choix. Entretien avec Tristan Waleckx, assigné en diffamation pour son documentaire "Vincent Bolloré, un ami qui vous veut du bien?"

Pierre Vangrootloon
Bolloré, l'homme qui fait peur aux journalistes
©AFP

Depuis son débarquement à la tête du groupe Canal+, l'entrepreneur breton ne cesse de déchaîner les passions. Et d'agiter le microcosme médiatique hexagonal de coups d'éclat et d'annonces fracassantes à un rythme incessant.

Si bien que Vincent Bolloré est sans doute devenu le businessman le plus connu de France. Même si ce n'est pas toujours pour de très nobles raisons.

De l'arrêt pur et simple du Zapping, à la censure d'un documentaire sur un système d'évasion fiscale au Crédit Mutuel, jusqu'au remue-ménage dans l'organigramme de la chaîne à péage, en passant par le management brutal lors de la grève à I-Télé: la main de fer de Bolloré n'a de cesse de broyer tout ce qu'elle touche.

Qui plus est, l'homme d'affaires n'est pas tendre avec ceux qui osent fouiller, disséquer ou simplement décrypter ses méthodes et pratiques. De fait, les journalistes se révèlent donc une cible de choix. Bolloré ne lésine pas sur les moyens, quitte à se donner l'image d'un redoutable "procédurier". Actuellement, il poursuit notamment le groupe France Télévisions en diffamation pour la diffusion d'un numéro de "Complément d'enquête" qui lui était consacré.

Pour faire valoir ses droits, Bolloré balance l'artillerie lourde en déposant trois plaintes et réclamant carrément "50 millions d'euros". Du jamais vu.

Coups de bluff et instrumentalisation judiciaire?

Dans l’œil du viseur de l'industriel au brushing toujours impeccable, Tristan Waleckx, co-réalisateur du reportage "Vincent Bolloré, un ami qui vous veut du bien?" . "Lorsqu'on enquête sur Bolloré, c'est systématique, il porte plainte. Du coup, pour ce sujet, on l'a fait vérifier, revérifier et re-revérifier par le département juridique de FranceTV afin que rien ne puisse nous être reproché. Bien sûr, le principe de diffamation est important, c'est un garde-fou permettant d'éviter des dérives comme le harcèlement. Mais il ne faut pas en abuser", souligne le journaliste. "Franchement, on pourrait se demander s'il n'y a pas une instrumentalisation de la justice. Bolloré nous assigne devant le tribunal de commerce pour concurrence déloyale, c'est une première dans l'histoire du service public audiovisuel en France". Une démarche qui peut apparaître comme surréaliste vis-à-vis d'une mission d'information.

Autre événement inédit dans cette affaire médiatico-judicaire, une plainte déposée devant un tribunal correctionnel étranger. Soit celui de Douala, au Cameroun. Et ce, via la Socapalm, une holding luxembourgeoise détenue en partie par le groupe Bolloré. "Là-bas, la diffamation est passible de prison ferme", pointe Tristan Waleckx. "Il utilise tout les outils qui sont à sa disposition pour déstabiliser toute entreprise d'investigation." Quitte à parfois jouer au poker menteur et tenter de fameux coups de bluff. "Il lui est souvent arrivé de retirer sa plainte un mois avant l'audience. Mais parfois la procédure avait cours depuis plusieurs années..."

L'autocensure en point de mire?

C'est sans doute l'avocat de Bolloré qui dépeint le mieux la méthodologie sournoise du "petit prince du cash-flow", comme certains le surnomment. "J'attaque les journalistes à dose homéopathique", clame-t-il.

Si ce comportement n'est pas nouveau dans le chef de Bolloré, il semble néanmoins s'intensifier et vouloir décourager d'autant plus ceux qui souhaiteraient se pencher de trop près sur ses affaires, comme le pointe Libération. "Paradoxalement, il me semble qu'il a perdu presque tous ses procès. Mais les procédures sont longues et éprouvantes. Et puis, les frais de justices font mal au portefeuille", appuie Tristan Waleckx. 

Bref, tous les ingrédients pour suggérer un climat d'autocensure. "Bolloré n'a absolument pas le même logiciel que les journalistes. Il voit tout sous le prisme des affaires et toujours avec une logique commerciale. Il ne peut envisager que l'enquête et les révélations puissent être négatives à des partenariats. Pour lui les médias sont un relais d'auto-promo, qu'il n'hésite pas à utiliser parfois grossièrement comme avec Direct Matin." Au point de développer un dédain total pour la corporation journalistique? "Par rapport à d'autres grands patrons de groupes de presse comme Bouygues, Bernard Arnault ou Dassault, jamais je n'ai vu autant de mépris pour notre métier..."