A Auschwitz, des jeunes de confession juive et musulmane osent le rapprochement

Entretien: Aurélie Moreau
A Auschwitz, des jeunes de confession juive et musulmane osent le rapprochement
©DR

Vendredi, 19h20. L’auditorium Jacob Salik du Centre communautaire laïc juif (CCLJ) est comble. Face aux élèves de l’institut de la Sainte-Famille (et leurs proches), Safia Kessas projette son dernier film, réalisé avec Léa Zilber et baptisé Auschwitz. A ses côtés, s’activent les chevilles ouvrières du projet, dont Monia Gandibleux (professeur en sciences humaines) et Jonathan De Lathouwer (vice-président du Comité de coordination des organisations juives de Belgique, CCOJB).

Assise, face à l’écran, la salle découvre l’esquisse d’un voyage commun, réalisé par des jeunes de confession juive et musulmane dans les camps d’extermination d’Auschwitz et de Birkenau. Diffusé ce soir sur La Deux dans le cadre de "Tout ça (ne nous rendra pas le Congo", le film documentaire a nécessité "un encadrement pédagogique spécifique et des mois de préparation", indique la réalisatrice.

"Ça a commencé par des questions simples, poursuit la réalisatrice. ‘Pourquoi j’y vais ?’, ‘Qu’est-ce que je vais y trouver ?’, ‘Est-ce que j’ai peur ?’ Ou par des exercices d’association avec des termes comme ‘religion’, ‘vivre ensemble’, etc. Il a aussi été question de favoriser les mélanges au sein du groupe afin de dépasser l’effet de bande. Il y a ensuite eu des conférences, des projections, des débats, des rencontres avec le CCLJ. Des sorties avec des parcours pédagogiques au Sablon, notamment".

Dans "Auschwitz", Safia Kessas évoque des thématiques de circonstance - "urgentes", dirait-elle - telles que le repli communautaire et la représentation des jeunes à l’écran.

Le conflit israélo-palestinien, considéré comme un vecteur d’antisémitisme, est largement abordé. Pourquoi ?

Il n’y avait pas de dialogue direct sur cette question entre les deux communautés pendant le tournage. D’un côté, on entendait les lycéens de confession musulmane faire ce parallèle. D’un autre côté, les universitaires de confession juive s’interrogeaient sur la manière de répondre à cette question-là. Dans le film, le moment où ils confrontent leur point de vue arrive, c’est le moment réel. Ce conflit - qui est à l’origine d’une forme d’antisémitisme larvé, qu’on ne sait plus vraiment nommer parce qu’on mélange juifs, Israéliens, sionistes, etc. - n’a pas été abordé d’emblée. C’est très compliqué d’en parler de manière naturelle et décontractée. Il y a énormément d’émotions. Ça a été possible après un an ! Soit après Auschwitz car cette visite a permis de faire naître une envie de rencontrer l’Autre. Pour arriver à ce dialogue, il faut passer par des choses triviales : partager un repas, dormir ensemble, rigoler, etc. Cette visite a ainsi permis à ces jeunes de mieux saisir la portée de l’Histoire, la portée de la personne qu’ils avaient en face d’eux et qui était Jonathan, un juif.

Malgré tout, les jeunes abordent rarement la question de manière directe. Pourquoi ?

Parce qu’il y a d’autres problèmes. On est confrontés à des jeunes qui n’ont jamais quitté leur commune et qui te disent qu’ils n’ont jamais vu de "vrais" juifs. Qu’est-ce que ça veut dire ? Pas grand-chose, mais c’est déjà représentatif d’une certaine forme de réalité. On vit tous dans la même ville et ces jeunes ne se rencontrent pas, jamais.

Dans votre film, il n’est pas seulement question de déconstruire les stéréotypes sur l’islam et le judaïsme mais aussi sur la jeunesse. C’était un parti pris ?

Oui, c’est important de les montrer comme des jeunes de leur âge. Avec des centres d’intérêt, qui chantent, qui s’amusent, qui ont des lectures plus ou moins légères, qui aiment Brel ou non. Il y a de tout. Or c’est presque devenu une jeunesse lambda qu’on regarde toujours par le même prisme. Le fait de les laisser nommer les choses qui peuvent nous sembler un peu difficiles, c’est important. Déconstruire les discours de haine que peuvent nourrir les communautés, ça passe par là. Si on ne leur accorde pas cet espace d’expression, comment peut-on aller au fond des discussions ?

C’était la principale difficulté ?

La difficulté principale se situait avec certains élèves au départ. Ils n’avaient pas confiance dans ce que pouvaient représenter aujourd’hui les médias traditionnels. On sait tout ça. On en a déjà parlé. Leurs liens avec les journaux sont inexistants. On sait où ils s’informent, principalement sur les réseaux sociaux. On est donc déjà un peu suspects. Va-t-on bien restituer leur réalité ? Va-t-on les aborder sous un angle spécifique ? A-t-on un discours orienté ? Convaincre a été la principale difficulté. Une fois qu’est née la confiance, les portes se sont ouvertes.