"Cannabis" : dans l’intimité de trafiquants

Caroline Gourdin
Explosion de la voiture de Farid Sha
Explosion de la voiture de Farid Sha ©©Lucia Faraig

Fiction Une série aux accents de tragédie antique, épisodes 1 à 3 sur Arte.tv. La suite, jeudi prochain.Entretien Caroline Gourdin Correspondante à Paris

C’est une "tragédie moderne", qui se déroule entre la banlieue parisienne, Marbella et le Rif marocain. Des personnages issus de sphères différentes vont entrer en collision à la suite d’un événement : le vol, en Méditerranée, d’une tonne de cannabis, appartenant à un baron de la drogue de Marbella, El Feo. Ses partenaires commerciaux sont sur la brèche. En France, un caïd de cité, Morphée, envoie aussitôt son jeune vendeur, Chams, en Andalousie, sur les traces de son oncle, Farid Belhadj, suspecté du vol.

Ce dernier a disparu, laissant derrière lui une montagne de dettes, un bordel de luxe, une maîtresse, et une famille. Sa femme Anna va tenter de redresser ses affaires.

Pas de vision manichéenne

Au fil de six épisodes partagés entre scènes d’action (souvent violentes) et séquences plus intimistes, on suit la trajectoire de ces quatre figures principales. Cannabis H H (dont les épisodes 1 à 3 ont été diffusés hier soir et sont disponibles sur www.arte.tv pendant sept jours), se situe entre le romanesque et le sociétal. Hamid Hlioua, à l’origine du projet, souhaitait aborder le trafic de drogue sous l’angle des trafiquants.

"En France, ce sujet est toujours exploré d’un point de vue policier ou judiciaire, et non par le prisme des acteurs de cette économie alternative. Par-delà leur activité professionnelle, je voulais explorer leur intimité, leur psychologie, en échappant à une vision manichéenne de ceux qui sont du mauvais côté de la loi", confie-t-il.

Développement long

Après avoir porté la série pendant deux ans et demi en tant que producteur chez Tabo Tabo Films, et testé plusieurs équipes de scénaristes, Hamid Hlioua s’est finalement attelé lui-même à l’écriture. Rejoint par Clara Bourreau pour le synopsis et les séquenciers, puis par Virginie Brac pour les dialogues, il a enquêté auprès de vrais trafiquants, tel un Français de 60 ans installé à Marbella depuis 20 ans. Ce dernier lui a, en partie, inspiré le personnage d’El Feo, incarné par le comédien espagnol Pedro Casablanc, magnétique.

"Ce trafiquant est un homme très cultivé mais contrairement à El Feo, c’est un grand-père comblé qui aime, malgré ses activités, s’occuper de sa famille. C’était intéressant d’avoir des trafiquants de différentes générations, pour montrer que le spectre des hommes et des femmes qui sont dans ce milieu est beaucoup plus large que ce qu’on peut imaginer", précise le scénariste. Il ajoute que "le cadre général de la série, c’est le trafic de drogue, mais le véritable thème, c’est la famille. Ils ont tous un rapport dysfonctionnel à la filiation."

Le personnage le plus jeune, Chams, est élevé par sa grand-mère. La mère est absente et le père, en prison. "Sans être didactique, il y a un discours sociologique sous-jacent, notamment par le biais de la trajectoire de Chams. Comme dans la tragédie antique, il ne peut pas échapper à son destin, et cela rejoint l’idée actuelle du déterminisme sociologique, de la reproduction sociale. Alors qu’à Marbella, on est dans l’opulence, la lumière, la fête, en banlieue parisienne, on est avec les travailleurs pauvres du trafic. Morphée s’en sort beaucoup mieux, mais en exploitant précisément ces travailleurs pauvres", analyse Hamid Hlioua.

Une série qui s’exporte

Avec un casting international de choix, et notamment Kate Moran, qui habite Anna avec force, cette coproduction franco-espagnole séduit déjà à l’étranger. Distribuée par Lagardère, elle intéresserait "un gros diffuseur international, mais c’est toujours en négociation", assure le créateur de la série, prêt à se lancer dans une saison 2, en cas de succès.

"Cannabis" a failli pourtant ne jamais voir le jour, tant il était complexe de bâtir une structure cohérente avec "six personnages principaux, trois territoires, et quatre langues". Malgré la multiplicité des angles d’attaque, le récit finit par faire mouche.