L’année 2016 de Justine Katz

La journaliste dresse le bilan d’une année mouvementée.

Justine Katz , journaliste
Justine Katz , journaliste ©Alexis Haulot
Aurélie Moreau

La journaliste dresse le bilan d’une année mouvementée.

Sang-froid, rigueur, économie du mot juste. Au cours des multiples éditions spéciales consacrées aux attentats, Justine Katz a fait preuve d’une maturité remarquable. "Je n’ai pas vraiment calculé tout ça , indique la jeune femme. Je savais que le climat était anxiogène, que les infos circulaient dans tous les sens, que des infos peuvent être vraies à un moment et ne plus l’être dans une heure. Il y a beaucoup de choses qu’on doit recouper dans des délais assez courts. Ce n’était pas la première fois que j’étais en direct en situation de crise. J’avais déjà couvert l’accident de Sierre, le Pukkelpop, ‘Charlie Hebdo’, etc. On a certains réflexes de journalistes mais je l’ai aussi fait comme je le sentais."

Quel regard portez-vous sur cette année d’info en flux continu ?

Pendant les éditions spéciales, c’était un peu la pagaille, même dans la rédaction. Mais j’ai toujours essayé de ne pas transmettre mon stress, de rester calme et posée mais aussi d’être honnête et de dire "On ne sait pas" quand on n’avait pas la réponse. La règle de base, c’est la prudence, surtout quand on est à l’antenne sans filet. Parfois, on doit meubler. Le danger, c’est donc d’affirmer des choses qui sont fausses. Avec mes collègues sur le terrain ou dans la rédaction, on a aussi créé un groupe Whatsapp pour mettre nos infos en commun. Ça nous permet de recouper, vérifier et d’alimenter les plateaux.

Depuis 2015, il y a une véritable prise de conscience de la responsabilité sociale des médias. Certains d’entre eux ont retenu des informations pour ne pas mettre en danger des opérations en cours… Au cours de l’année 2016, votre manière de traiter les infos relatives aux enquêtes a-t-elle évolué en ce sens ?

Oui, ça rejoint cette histoire de l’info en continu. On filme des perquisitions en direct, parce qu’on couvre des événements en direct. Mais on doit informer, pas enquêter. On s’est rendu compte que montrer un policier entrer par une fenêtre alors qu’il y a peut-être un terroriste à l’intérieur, ça peut être dangereux. Ce n’est pas notre boulot de mettre en danger des vies ni de mettre l’enquête en péril. On a donc eu des réflexions toute l’année pour savoir jusqu’où on pouvait aller, ce que l’on pouvait montrer.

Quel regard portez-vous sur la manière dont les médias français ont évoqué la commune de Molenbeek ?

A l’étranger, et pas seulement en France, beaucoup d’erreurs ont été écrites. Oui, il y a une stigmatisation. En Belgique, aussi même si elle est moins forte. Mais on ne peut pas non plus nier que beaucoup de personnes impliquées venaient de Molenbeek. Il y a des faits mais faire de Molenbeek, le Molenbeekistan, c’est dépasser les limites.

Comment avez-vous vécu les attentats du 22 mars ?

Là, c’était encore différent. Le matin, on m’a réveillée pour ça. C’était un sentiment assez étrange. Je ne veux pas dire que je n’ai pas été touchée par Paris mais la dimension était différente. On a aussi un collègue dont la fille est décédée dans le métro. Il a fallu encore plus gérer l’aspect émotionnel. Quand on arrive à l’antenne, 10 minutes après avoir appris qu’il y avait eu une explosion dans le métro, c’est difficile. Moi aussi, j’ai des amis, de la famille, qui prend le métro à cette heure-là. Le premier réflexe, c’est d’appeler pour voir si tout le monde va bien et moi j’étais à l’antenne. Les GSM ne fonctionnaient pas bien. Il fallait se concentrer. J’ai dû me mettre dans ma bulle pour travailler. Après, on est resté 12 heures à l’antenne. Or on doit se canaliser pour toujours se demander si on est sûr de soi et si la manière de dire les choses est la bonne. En plus, on n’a pas de textes écrits, de prompteurs, rien.

Vous avez également couvert les attentats de Nice.

Oui, c’était horrible. La première info que je vois, je me dis que c’est un accident. Quand on comprend, qu’on voit les premiers bilans, tout s’écroule. Ce jour-là, c’était vraiment dur de faire abstraction des images que j’ai vues. On ne peut pas faire des comparaisons, mais lors de l’attentat commis à Nice, beaucoup de gens filmaient et on a dû voir toutes ces images pour les trier. J’ai la chance de gérer assez bien le stress et la pression car ça me pousse à être rigoureuse et organisée mais là, ce fut difficile. Alors, on procède dans l’ordre. Les mots qu’on utilise sont très importants, on peut créer la panique en deux phrases dans certains cas. Même si c’est beaucoup d’improvisation, j’essaye aussi de rester dans un vocabulaire factuel. Dès qu’on utilise des adjectifs percutants, on tombe dans l’émotion ou la sensation. C’est parfois nécessaire mais ici, ce n’est vraiment pas le cas.


Son coup d'oeil dans le rétro

Le direct de l'année

" C’est malheureusement pour moi celui du 22 mars 2016. Nous avons été en direct pendant près de 15 heures, dont pratiquement 12 heures pour moi sur le plateau. 40 journalistes mobilisés, 22 cameramen, 7 présentateurs. Du jamais vu."

La désinformation de l’année

"Je dirais que les instituts de sondages ont connu beaucoup de ratés. Ils ont montré leurs limites au cours des douze derniers mois. Ils n’avaient pas prévu la défaite d’Hillary Clinton, ni d’ailleurs celle de Nicolas Sarkozy à la primaire de la droite en France, ni même la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne."

Le dérapage de l’année

"Je crois que Donald Trump est le champion des dérapages pour l’année 2016. Ses propos vulgaires et sexistes sur les femmes, ses sorties racistes sur les étrangers, ses théories complotistes : on les compte par dizaines. Même Bruxelles est, selon lui, ‘un trou à rats’."

Le flop de l’année

"Pour moi, cela reste l’annonce par les médias français de la présence de Salah Abdeslam dans la planque de Forest. Nous retenions l’information depuis plusieurs heures, car on savait son arrestation toute proche, mais il n’était pas encore localisé avec certitude. Sortir l’information trop tôt était risqué. La police a été obligée d’avancer son opération."

Le top de l’année

"L’engouement autour des Diables Rouges. Je suis une fan ! J’ai assisté à plusieurs matchs en 2016, et notamment à l’Euro en France. L’ambiance était incroyable, notamment dans les rues de Lille et de Lyon. Une énergie positive, malgré la défaite, qui faisait du bien."

Le journaliste de l’année

"Pour moi, Saïd Ramzi (pseudonyme) est le journaliste de l’année 2016. Ce Français a infiltré pendant plusieurs mois une cellule djihadiste en France, qui s’apprêtait à commettre des attentats. Avec une caméra cachée, il a filmé le groupe de l’intérieur, enregistré leur mode de fonctionnement et d’endoctrinement. Il a pris de gros risques pour informer. Son excellent documentaire a été diffusé dans ‘Spécial Investigation’ sur Canal +. Il est protégé depuis sa diffusion, par crainte de représailles."

La personnalité à suivre en 2017

"Difficile à dire. On se doute que Donald Trump sera très suivi pendant ses premiers mois à la présidence des Etats-Unis. La France aura aussi un nouveau président. Mais 2017 nous réserve certainement d’autres surprises. L’actualité est par définition imprévisible, et c’est aussi ça qui fait son charme."


Son parcours

En matière de terrorisme, Justine Katz est devenue une référence. Journaliste pour la RTBF depuis 2008, elle est passée par "Les Niouzz" (JT pour enfants) avant d’intégrer le journal télévisé. La Bruxelloise - multidiplômée (romanes, journalisme, agrégation) - couvre les matières internationales, les régions, (Charleroi, Namur), le judiciaire et évoque les premiers départs en Syrie, dès 2012. "Au cours des vacances de Pâques 2013, on a diffusé nos premiers sujets avec des témoignages de parents de mineurs qui étaient partis, indique la jeune femme de 31 ans. J’ai suivi ce dossier naturellement parce qu’il y avait des enjeux politiques mais aussi judiciaires. Ça s’est ensuite transformé en djihadisme et en terrorisme."