"Les médias traditionnels ont un peu oublié qu'ils avaient des lecteurs"

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©Montage LaLibre
Virginie Roussel, Correspondante à Paris

Entretien avec Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts, journalistes.

Aux jours.fr, le couple Raphaël Garrigos (RG) et Isabelle Roberts (IR), codirecteur de la rédaction et présidente, reste indissociable dans sa pratique journalistique, tissant un quatre mains singulier dans les médias français. La preuve par deux.

Parlez-nous de vos obsessions !

IR : Les obsessions, c’est prendre des sujets que l’on estime importants, mais qui ont une portée plus vaste que nos petites obsessions personnelles, pour les creuser et ne pas les lâcher. Elles ont toujours une résonance avec l’actu.

RG : Elles vont au-delà de leur sujet. Sur "Les années collège", on parle aussi d’inégalité, de pauvreté, de mixité… L’idée, c’était de sortir du saupoudrage d’information.

Comment sont nés lesjours.fr ?

IR : Au moment de la crise de "Libération", en 2014 (NdlR : après le rachat par Patrick Drahi), on a commencé à réfléchir à un projet avec les autres cofondateurs. On se voyait tous les jeudis soirs pour des "apéros de l’avenir". Les obsessions sont venues tout de suite. Quelqu’un a dit : il y a des grandes et des petites histoires, des arches longues et courtes. Et on a eu cette idée de mettre en scène, façon série.

RG : Frédéric Krivin, scénariste d’ "Un village français", nous a aidés. Avec sa formation de journaliste, il nous a permis de réfléchir à comment mettre du journalisme en série. Et de la série dans le journalisme. Quand il écrit une série, lui connaît la fin. Mais pas nous ! Il nous a alors suggéré d’anticiper sur des événements. Et c’est ainsi que l’on a publié "Le jour de la chemise" consacré au DRH d’Air France. Tout le monde s’est horrifié de voir un pauvre cadre à la chemise déchirée par de méchants syndicalistes. En grattant un peu, on s’aperçoit que tout ça a été largement anticipé. Pour nous, c’est l’occasion de raconter cette guerre sociale à Air France, depuis des années. Printemps 2016, à la faveur du procès, tous les médias ont commencé à s’intéresser à cette histoire. Aux Jours, nous avions déjà publié une dizaine d’épisodes.

Où trouvez-vous vos personnages ?

RG : Si je prends "La vie Pôle Emploi", en hommage à Georges Perec, on est allé à l’agence de Montargis pour voir comment ça se passait des deux côtés du guichet. On trouve des personnages en regardant ce qu’il y a derrière des chiffres, derrière une politique. Une obsession, ce n’est pas un dossier, c’est une histoire qui dure deux mois…

IR : Ou pas, d’ailleurs. On l’a même théorisé. On appelle ça une "flash obsession" sur un événement qui peut finir très vite. Là encore, c’est la réalité qui prime.

Pourriez-vous être obsédés par vos actionnaires, Xavier Niel et Matthieu Pigasse, qui contrôlent "Le Monde" avec Pierre Bergé ?

IR : Oui, si on le décide. Xavier Niel, d’ailleurs, nous y avait encouragés.

RG : Il n’apparaît pas dans notre série "La grande évasion", car apparemment, il ne fait pas d’évasion fiscale. Mais on s’est intéressé à des gens dont il est proche (NdlR : Pierre Bergé).

Médiapart vous a montré que le payant était la voix de la réussite.

RG : L’actualité, tout le monde l’a. Pour avoir de l’information fouillée, il faut payer. Quand on envoie Olivier Bertrand, en Turquie, pour enquêter sans rapporter de sujets, c’est avec l’argent des abonnés. Il n’y va pas avec une marque de voiture qui va lui prêter un véhicule. C’est un modèle rude, mais c’est un modèle pur.

IR : Dans "Libération" par exemple, il y a de très bons articles mais ils sont noyés sous 10 dépêches AFP. Le problème des journaux traditionnels, c’est le modèle hybride. Personne ne s’y retrouve, ni celui qui cherche de l’info gratuite, ni celui qui cherche de l’info payante.

Il vous faut donc partir à la chasse aux scoops pour attirer de nouveaux abonnés.

RG : Comme Médiapart est très fort sur le politico-financier, on essaie de s’en démarquer. On vient de démarrer "Autour du pot", sur les cosmétiques, un secteur dont la presse ne parle jamais car ce sont les principaux annonceurs des magazines. On a sorti des scoops sur le streaming. L’enquête culturelle se fait très peu dans la presse française, mais davantage aux Etats-Unis.

IR : David Thomson avait commencé à travailler sur les djihadistes quand il était correspondant en Tunisie pour France 24. Il avait tout un tas de matériaux qu’il n’exploitait pas. Dans un journal, ça aurait fait une double page, et c’est tout. Avec les Jours, on lui a proposé de prendre le sujet par les personnages sur 4, 5, 6… saisons. Son travail de journaliste a collé parfaitement avec notre modèle éditorial.

Vos lecteurs ont moins de 35 ans et vous ne proposez aucun commentaire sur le site. Inédit dans la presse !

RG : Les lecteurs peuvent nous écrire autant qu’ils veulent et chaque journaliste répond. On se parle normalement, sans attitude de surplomb. C’est du boulot, mais c’est indispensable. Les commentaires sont une espèce de conversation à côté de l’article. Souvent, on se rend compte que ceux qui commentent ne l’ont pas lu ou seulement la première ligne.

IR : A "Libération", on s’est aperçu que les lecteurs souffraient d’un manque de contact avec ce qu’ils estimaient être leur journal. Les médias traditionnels ont un peu oublié qu’ils avaient des lecteurs et qu’ils devaient leur parler.


Qui sont-ils ?

Sur un air de "Sugar baby love", Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts ont fusionné dans un pseudo, Les Garriberts. Pendant 15 ans, à "Libération", ils se sont ingéniés à réinventer la critique média avec l’humour et la lucidité qu’elle méritait. Ensemble, ils sont entrés à "Libé", ensemble, ils ont écrit leurs papiers dans un quatre mains où l’un commence ce que l’autre finit, rajoute et rectifie. Ensemble, ils sont devenus chefs de la rubrique Ecrans-Média. Puis, ensemble, ils ont quitté "Libé", en 2015. Elle, crinière de feu et visage pâle, jamais très loin de lui, son ombre portée et éclairée tout de noir vêtu, comme pour mieux se rehausser et se démarquer.

Début 2016, le couple - à la rédac et à la ville - donne naissance aux "Jours" avec sept associés cofondateurs, tous anciens de "Libé" qui les ont élus Présidente et codirecteur de la réaction. Pour son lancement, ils se sont livrés à leur "obsession", Vincent Bolloré à la conquête de Canal +. Chacun des épisodes est devenu naturellement un chapitre de "L’empire" publié au Seuil, dans la collection "Les jours". Leurs "obsessions", un parti pris journalistique, sont devenues un vivier à scoops selon le principe des orpailleurs. Plus on creuse, plus on trouve. Et mieux on peut anticiper… les grèves à i-Télé tenue par Vincent Bolloré.


2016 voit lesjours.fr

Neuf euros par mois. Cinq euros pour les chômeurs et les étudiants. "Les Jours", nouveau média d’information uniquement en ligne, ont trouvé leur modèle économique. Et éditorial aussi. Après "le slow média", une information qui prend le temps de la qualité sur du beau papier, comme le XXI, des pure players français ont choisi la lenteur sur le web aussi : Le Quatre Heures, 8e étage… Février 2016, lesjours.fr se lancent dans "le deep". Ils ne couvrent pas toute l’actualité, mais ils veulent la traiter en profondeur, sous forme d’ "obsessions", à l’instar d’un journal italien et d’un site d’info économique américain qui se livraient déjà au genre.

Pour le financement, ils optent pour le crowdfunding traditionnel sur la plateforme KissKissBankBank avec la participation humoristique d’André Manoukian. Un objectif de 50 000 euros atteint en une semaine. Les 80 000 euros affichés au compteur ont permis la création technique du site. Ils se sont ensuite lancés dans une opération d’équity-crowdfunding, une forme d’actionnariat avec un ticket d’entrée à 1000 euros. Chacun des fondateurs a apporté sa contribution avec un apport personnel dont le montant n’a pas été communiqué. Mais à eux seuls, les neufs co-fondateurs détiennent 90 % du capital des Jours. Ils ont également fait appel à des investisseurs privés aux noms aussi médiatisés que Xavier Niel, Matthieu Pigasse et Marc-Olivier Fogiel. Chacun d’eux détient 1 % du capital, environ. "On ne vit pas dans le monde des Bisounours, les investisseurs espèrent que ça deviendra rentable", explique Isabelle Roberts, présidente des Jours. Pour garder leur indépendance, lesjours.fr diversifient leurs sources de financement. A terme, ils ne veulent vivre que par et pour leurs abonnés.

6 800 à ce jour, 15 000 visés d’ici deux ans, pour atteindre le seuil de rentabilité. "Ce que l’on a appris à ‘Libération’, c’est que la seule condition à l’indépendance, c’est la rentabilité. C’est comme ça que ‘Libération’ a perdu son indépendance. Parce que le journal perdait de l’argent", précise Raphaël Garrigos, codirecteur de la rédaction.