La vidéo, star de l'actu en ligne: "Les plateformes dictent les formats de l'information"

Entretiens Lola Lemaigre
dfb
©AFP

Dans une vidéo publiée en novembre dernier, l’internaute regarde le candidat François Hollande de 2011 s’entretenir avec le président François Hollande de 2016. Grâce à la magie du montage, le candidat d’un côté, rigole face au président perplexe, de l’autre.

Déjà vue plus d’un million de fois, cette vidéo siglée "Brut" est apparue sans prévenir sur Facebook.

Une autre vidéo intitulée "L’équipe Trump passe un sale quart d’heure face à Bernie Sanders" a été visionnée 13 millions de fois. Des sous-titres colorés, un montage rapide et un ton décalé sur l’actualité : le style Brut est là.

"Brut" a été lancé en novembre 2016 par Guillaume Lacroix, fondateur de la société de production Studio Bagel, et Renaud Le Van Kim, ancien producteur du "Grand Journal" sur Canal+. "C’est une plateforme à destination d’un public jeune, dont le contenu sera disponible sur les réseaux sociaux. Nous souhaitons accompagner l’actualité société et politique, sans tomber dans la hiérarchie barbare de l’information dictée par les émissions matinales et les unes des quotidiens", décrivait Renaud Le Van Kim peu après le lancement. Des médias américains se sont déjà lancés dans l’expérience de la vidéo à destination des réseaux sociaux mais en France, il y avait encore une place à prendre.

Même si Brut n’a pas encore beaucoup de moyens financiers, il parvient à s’adapter aux habitudes des utilisateurs de smartphones, avides de vidéos. "80 % de nos fans sur Facebook ont moins de 35 ans", constate Guillaume Lacroix. La plateforme attire une génération qui s’éloigne des médias traditionnels qui, eux, s’efforcent de s’adapter à ce nouveau mode de consommation de l’info. Les experts s’accordent à dire que la vidéo est devenue un outil vital pour les sites d’actualité.


On sait que Toutes les marques et entreprises misent sur la vidéo dans leur stratégie marketing. Mais saviez-vous que La vidéo est aussi devenue un format indispensable pour la vitalité des sites d’information ?

Ce n’est plus un secret pour personne : la vidéo est devenue un outil indispensable dans la stratégie marketing en ligne des entreprises. Youtube, Facebook et Twitter sont des plateformes qui permettent d’utiliser le support vidéo comme une arme puissante sur Internet. L’outil vidéo n’est pas négligeable quand l’on constate qu’en février 2017, 34,5 millions d’individus ont regardé au moins une vidéo sur leur ordinateur, soit près de 3 internautes sur 4, selon les chiffres de Médiamétrie (mesure d’audience des principaux médias audiovisuels en France).

L’importance de la vidéo est un enjeu crucial également pour les sites d’information. Aujourd’hui, rares sont les médias qui ne proposent pas de vidéos et ça serait une erreur quand l’on constate que la majorité des internautes préfèrent aujourd’hui regarder plutôt que lire l’actualité.

L’expérience sur mobile

En 2016, le succès de la vidéo sur les sites d’actualité a explosé. Cela s’explique par deux principaux facteurs selon Olivier Clairouin, responsable du service vidéo pour LeMonde.fr. "L’année dernière, Facebook a mis le paquet sur la vidéo. Les médias qui avaient des difficultés à toucher les lecteurs habitués à lire ont pu miser sur le partage de vidéos sur Facebook. Ensuite, l’expérience sur mobile a été améliorée et notre lectorat nous consulte davantage sur ce support", explique celi aui est à la tête d’un service de 14 personnes.

La qualité des écrans, la vitesse de la 4G et la fonction auto-play des vidéos sur Facebook ont permis à la vidéo de devenir un outil puissant sur mobile. La plupart des médias s’essayent à la production de vidéos mais il devient difficile de se diversifier. "Depuis 2016, notre service vidéo a décidé se recentrer sur la pédagogie et l’éducation, le cœur de métier du ‘Monde’. Il n’y a pas de formule magique, il faut suivre l’identité du média et ses forces", analyse Olivier Clairouin. Une stratégie cohérente car les vidéos didactiques comme "comprendre le conflit syrien en 5 minutes" cartonnent sur toutes les plateformes et inspirent la télévision.

Vecteur de croissance

En France comme en Belgique, les médias performent d’autant plus au niveau du trafic depuis qu’ils proposent des vidéos, seules ou intégrées dans un article. Pour y parvenir, ils ne doivent pourtant pas négliger quelques aspects. "Il faut que les images aient un sens, que le propos soit clair (le "ton" du média doit s’y retrouver), qu’elles soient bien poussées sur les réseaux sociaux et le texte qui accompagnera la vidéo n’est pas accessoire", témoigne Steven Jambot, rédacteur en chef adjoint de Mashable avec France24. Ainsi, la vidéo peut facilement devenir un vecteur de croissance pour un site d’actualité, en tenant compte également de la publicité, largement présente sous ce format. "Un média qui entend faire des profits avec de la vidéo doit, soit proposer une offre payante (abonnement) pour accéder à la page contenant un lecteur vidéo, soit attirer les internautes sur son site où il affichera de la pub pour lire ce contenu", explique Steven Jambot. Sachant qu’une vidéo publiée sur Facebook ne se monétise pas encore, les médias y postent du contenu pour la "notoriété de marque".

Le "live" à tout prix

Périscope a ouvert la voie aux vidéos en "live" en 2014 et Facebook Live lui a si bien emboîté le pas que le réseau diffuse 100 millions d’heures de vidéo "live" par jour. Des médias tels que Le Figaro, BFM TV ou LCI ont opté pour ce créneau et proposent aux internautes des contenus exclusifs en temps réel. "C’est un retour à une des bases du journalisme : se projeter sur le terrain. Le côté "sans filets" plaît à l’audience. Le "live" réussit d’autant mieux que le sujet/lieu est fort et l’interaction avec le public est travaillée", réagit Steven Jambot de "Mashable". L’utilisation de contenus amateurs joue aussi un rôle dans le succès de la vidéo sur les sites d’actualité. Les médias construisent désormais leurs contenus avec les images trouvées sur Facebook ou Twitter. Pour informer d’un événement majeur à l’étranger, ils intègrent le récit et les images d’un internaute, une façon de raconter une histoire. "On connaît aujourd’hui un éclatement des sources de contenus. Les plateformes comme Facebook génèrent de l’engagement et dictent les formats qui fonctionnent mieux que d’autres", constate Damien Van Achter, cofondateur de l’accélérateur de start-ups Nest’Up et professeur invité à l’Ihecs.

Découpage des médias

L’appétit croissant des internautes pour la vidéo a forcé les médias à adapter leurs contenus. Aujourd’hui, les journaux télévisés, les émissions politiques, les débats et même les shows américains sont immédiatement disponibles en ligne pour être repris sur les sites d’actualité. Une vidéo bien montée et au message clair peut s’avérer être un atout majeur pour les quotidiens très présents sur Internet comme "La Libre Belgique" s’efforce de l’être depuis quelques années. Plus qu’une tendance, la vidéo est devenue un format complémentaire aux articles de presse et un outil vital pour les sites d’actualité.

er
©BRUT

"Tous les médias ne peuvent pas suivre l’exemple de Brut"

Même si les vidéos de Brut parviennent à attirer une large audience depuis son lancement, certains journalistes ne sont pas convaincu qu’il s’agisse d’un exemple pour les sites d’information. En analysant ses points forts et ses points faibles, trois experts confient leur opinion sur le cas de Brut, décrit comme le média de la nouvelle génération.

1. Olivier Clairoin, responsable du service vidéo pour LeMonde.fr. "Les gars de Brut ont réussi un bon coup en faisant le choix radical de ne publier des vidéos que sur les réseaux sociaux. Il y a un ton propre à eux, inspiré de leur expérience chez Canal. C’est un énorme pari car ils n’ont pas encore de revenus publicitaires. On s’inspire d’eux pour le montage et le rythme mais ils donnent peu d’infos au final. ‘Le Monde’ne pourrait pas se permettre de faire la même chose, on a une tradition de l’écrit. La vidéo reste encore un outil complémentaire pour un site d’actualité comme le nôtre".

2. Steven Jambot, rédacteur en chef adjoint de Mashable avec France24. " L’équipe de Brut a parfaitement compris les codes pour faire des contenus vidéos à fort potentiel de partage sur les réseaux. Il va être particulièrement intéressant de voir s’ils arrivent à joindre les deux bouts en terme de financement. Leur lancement est assez impressionnant en terme d’audience mais tout cela n’est que sur des plateformes tierces. Brut passe pour innovant dans le paysage francophone mais ils ne font qu’appliquer (très bien, c’est vrai) des recettes qui marchent ".

3. Damien Van Achter, cofondateur de l’accélérateur de start-ups Nest’Up et professeur invité à l’IHECS. "Ne publier de la vidéo que sur Facebook est difficile pour les médias car cela ne maximise pas le coût-bénéfice. Les médias doivent parvenir à maintenir les internautes sur leur plateforme. Il y a également la notion de qualité, dont celle du son, qui est importante, sans oublier le risque de fake-news".