Le groupe "Paroles de scénaristes" offre sur Facebook, depuis décembre dernier, un déversoir des frustrations et des difficultés que rencontrent les scénaristes français. Une situation comparable à celle de la Belgique comme en témoigne Aurélie Wijnants, présidente de l’Asa, l’Association des Scénaristes de l’Audiovisuel.

Plutôt que de relayer "Paroles de scénaristes" sur votre page Facebook, pourquoi n’avoir pas créé l’équivalent en Belgique ?

C’est trop dangereux. Tout le monde connaît tout le monde. Même si les propos restent dans l’anonymat, les scénaristes risquent d’être reconnus et de se fermer des portes. La Belgique francophone est un marché très restreint avec un diffuseur unique, la RTBF. Prochainement, RTL devrait s’ouvrir à la production de fictions nationales.

Quel est le problème crucial des scénaristes belges ?

La précarité. Le travail d’écriture préalable à la présentation au fonds des séries, le Fonds FWB-RTBF peut durer un an. Et il est rarement rémunéré. Pendant ce temps, les scénaristes essaient de gagner leur vie en enseignant dans des écoles, des ateliers, en travaillant dans des restaurants, des bars… Et ils ne peuvent exercer leur métier à temps plein.

Sont-ils soumis à une "invisibilisation" ?

En Belgique, comme en France, le réalisateur est encore trop souvent la figure star alors qu’il arrive en fin de parcours. Souvent, l’auteur et l’équipe des créateurs ont travaillé durant un à trois ans pour porter le projet et ils ne sont pas toujours cités durant la promotion de la série, lors des interviews. Quand les scénaristes commenceront à être aussi connus que les réalisateurs auprès du grand public, il se produira un effet rebond parmi la profession. Comme les auteurs des séries anglo-saxonnes qui sont mis en avant, ils seront davantage respectés.

Comment se manifeste la "réappropriation du travail" ?

Cette impression que tout le monde peut écrire. Il arrive que certains producteurs, parce qu’ils vous font des retours sur votre travail, se créditent comme co-auteurs par exemple. Né en 2013 du partenariat entre la Fédération Wallonie-Bruxelles et la RTBF, le Fonds des Séries soutient le développement de nouvelles séries belges francophones. Ce fonds a été pensé comme une aide à la recherche et au développement. Les scénaristes sont payés pour écrire, se former, se professionnaliser. C’est un moyen de repérer les pépites dans une logique de création plutôt que de formatage télévisuel. Cependant, l’objectif de la RTBF, qui paie le développement pour moitié, est aussi de diffuser des séries à l’antenne, avec la nécessité de faire de l’audience. De ce fait, il s’opère un glissement vers une logique de commande qui peut mener à un certain interventionnisme, parfois aux dépens de l’ADN du projet. La Trêve et Ennemi public étaient des vrais succès d’audience, mais d’autres séries ont connu des échecs. D’où cette tendance à opter pour des valeurs sûres, à ne pas trop prendre de risque. Pourtant, on le sait, la peur est mauvaise conseillère.

Combien de scénaristes vivent-ils de leur métier ?

Sur les cent cinquante scénaristes qui ont répondu à notre sondage, seulement un sur quatre peut vivre correctement de son travail. Le statut d’artiste en Belgique leur offre une bouée de sauvetage pour toutes ces périodes où ils écrivent sans être rémunérés. C’est une allocation de chômage de 800 à 1000 euros par mois, à condition de travailler régulièrement et avec l’obligation de "recherche d’emploi convenable". Nous militons pour que ces termes soient supprimés de l’article de loi. Pour que l’on cesse de penser que les artistes ne font pas de vrais métiers, qu’au fond, ils s’amusent. Le statut d’artiste est vital, mais en exerçant uniquement comme scénariste, il est impossible d’atteindre les conditions actuelles d’accès. Le gouvernement a mis à l’ordre du jour une réforme sur ce statut. Nous avons entrepris un important lobbying pour essayer de le rendre plus accessible.

Vous œuvrez donc au rayonnement culturel de la Belgique…

Qualitativement, à partir du moment où les scénaristes belges se consacrent réellement à leur métier, ils fournissent un meilleur travail cinématographique et télévisuel qui rayonnera à l’étranger. Nous assistons à l’essor des séries nationales, venues de tous les pays, sur Netflix et les plates-formes. La Belgique doit prendre sa place dans ce mouvement-là et montrer sa singularité dans tous les genres, y compris la comédie. De nouveaux auteurs, avec d’autres styles peuvent émerger et se développer réellement. Mais pour l’instant, un grand nombre de talents sont contraints de travailler à l’étranger notamment en France, pour survivre.

Au pays de l’auteur-réalisateur

"L’écriture n’est pas encore considérée, en France, comme un élément essentiel de l’identité et du succès d’un projet. Le poids de l’auteur-réalisateur pèse encore très lourd et on ne met pas assez d’argent sur les scénarios", déplore Frédéric Krivine, membre du conseil de la Guilde française des scénaristes. Créateur de PJ sur France 2 et auteur d’Un village français sur France 3 qui s’est vendu dans 60 pays, Frédéric Krivine adapte actuellement sa série aux États-Unis avec Brian de Palma. Pour la RTBF, il coécrit Rébellion avec David Verlant, créateur de la série.

L’exemple de la série "En Thérapie"

Pour illustrer son propos et son combat syndical, il prend l’exemple récent d’En thérapie, réalisé par les cinéastes Éric Toledano et Olivier Nakache pour Arte (cf Quid du 30 janvier). "David Elkaïm et Vincent Poymiro, les deux scénaristes qui ont créé Ainsi soient-ils, pour Arte, ont dirigé l’écriture de la série. Pour la deuxième saison, ils ont demandé à devenir coproducteurs. Mais les deux productrices des Films du Poisson ont refusé au motif que les réalisateurs Nakache et Toledano étaient déjà coproducteurs. Si les scénaristes refusent de travailler, s’il faut attendre trois ans pour une deuxième saison qui sera moins bien industriellement, c’est une catastrophe, prévient-il. Pour accepter un co-producteur, il faut céder un pourcentage de la recette à la RNPP ou recettes nettes part producteur. Si la conséquence est un meilleur scénario et surtout une durabilité de la série, ça vaut la peine. La coproduction signifie que vous devez aussi céder du pouvoir artistique."

Le manque d’identification

Le scénariste pointe aussi le manque d’identification au personnage. "En France, des œuvres à succès ne reposent pas sur l’identification au personnage, donc prioritairement sur l’écriture, mais sur le casting. Une fois que les audiences sont installées sur des séries comme Navarro, Julie Lescaut, Candice Renoir, Shérif… Pourquoi faudrait-il investir énormément sur une dramaturgie solide ? interroge-t-il. Dans Borgen, vous parvenez à vous identifier complètement aux personnages, en quelques minutes. Comme eux, vous êtes heureux, vous avez des problèmes. Et ces problèmes sont plus ou moins universels."