François Beaudonnet couvre l’actualité belge et européenne, pour France 2, depuis six ans. Qu'aime-t-il à Bruxelles et qu'est-ce qui l'énerve ? Le journaliste évoque également l'intégration, le "problème Hollande", le "ras-le-bol" de Sarkozy et les faiblesses de l'Europe. François Beaudonnet est l'Invité du samedi de LaLibre.be.


Quels sont les sujets belges dont vous parlez aux téléspectateurs français ?

Ceux qui diffèrent de l'actualité française, comme les faits de société pour lesquels la Belgique a pas mal d'avance : l'euthanasie, le mariage homosexuel, etc. Vu la proximité entre la Belgique francophone et la France, quand nous faisons un reportage avec des gens qui parlent français, ça touche notre public. Nous proposons aussi beaucoup de sujets sur les problèmes communautaires, sachant qu'il y a toujours cette épée de Damoclès de la séparation au-dessus du pays.

Ce thème plait aux Français ?

Oui ! Et ils imaginent que c'est un peu la guerre... Certains me disent même "Mais fais attention à toi". C'est rigolo... Je leur explique que je ne suis pas dans un lieu de guerre, que c'est tout à fait paisible. Les gens ont du mal à comprendre ce qui se passe ici. Quand on dit aux Français que la Belgique c'est, d'une certaine façon, deux pays qui se côtoient, avec des langues différentes, des télés différentes, des vedettes différentes,... ils tombent des nues !

Qu'est-ce qui vous a le plus surpris depuis votre arrivée ?

J'ignorais la complexité communautaire. Je savais qu'elle existait mais je l'ai découverte au quotidien. D'ailleurs, au départ, je croisais les doigts pour qu'on ne me demande pas de faire des sujets sur la Belgique, parce que j'avais peur de dire des bêtises... Je me suis lancé seulement au bout de quelques mois. Et j'essaie de montrer les deux côtés : le francophone et le flamand.

Qu'aimez-vous à Bruxelles ?

Les gens ! Quand je partirai, ça me manquera. Je ne dirais pas que j'aime l'architecture de la ville : certains endroits sont jolis, c'est une ville agréable, mais ce n'est pas une belle ville, comme peut l'être Paris... Finalement, ce sont les Bruxellois et les Belges qui font la richesse de cette ville. Honnêtement, au kilomètre carré, il y a quelques crétins mais nettement moins qu'à Paris ! (rires) Je sais que quand les Français disent "nos amis les Belges", ça fait tout de suite condescendant mais, pour ma part, il n'en est rien. Les rapports humains sont normaux ici...

A l'inverse, qu'est-ce qui vous énerve ?

Les dysfonctionnements des services publics m'exaspèrent. Pourquoi les éboueurs passent si rarement... et à 10h du matin... ? Récemment, je n'ai pas non plus compris comment la police a pu autoriser une manifestation où il y avait 12 personnes qui ont dérangé tout le monde sauf leur cible, les chefs d'Etat... Je dirais aussi que cette ville à un potentiel exceptionnel, on pourrait en faire un joyau, mais que les gens investissent trop peu l'espace public. Ici, contrairement à la France, le cercle privé est davantage important que le public. Ça manque de prise en mains.

Quel est LE fait d'actualité belge qui a retenu votre attention cette année ?

Alors qu'en France le pessimisme s'est accentué, j'ai le sentiment que, cette année, l'optimisme est revenu du côté belge. Ca ne veut pas dire que la crise est finie... Mais j'ai été assez frappé par l'espèce d'unité nationale lors de l'intronisation royale. Je trouve aussi qu'Elio Di Rupo se débrouille vraiment bien : il est juste à la tête d'un pays ingérable et il multiplie les réformes sans que le sang coule. Je mentionnerais aussi l'équipe de foot car elle me fait plaisir à voir.

En France, l'année 2013 fut catastrophique pour François Hollande en terme de notoriété. Un autre président aurait-il fait mieux ?

Il a contre lui les effets de la crise. Il s'est fait élire pour lui mais aussi contre Sarko. Son thème de campagne était le changement et finalement les choses ne changent pas vraiment... Il y a quand même un problème autour de sa personne : il a de vraies convictions, de vraies compétences, de vraies envies mais il a des difficultés à trancher, à être clair. Du coup, ça crée un flottement, d'autant plus problématique en période de crise... Mais laissons-lui du temps...

Les municipales constitueront-elles la première consultation nationale pour lui ?

Le test est quotidien. Cette séquence des municipales va être dure et montrera le mécontentement des gens. Si le score du PS est si mauvais qu’annoncé, il n'y aura peut-être pas d'autre choix que le remaniement ministériel... Est-ce que ce sera la solution suffisante ? Certainement pas...

Pourquoi pas une ouverture du gouvernement à des personnalités de droite ?

Ça a été fait sous Sarkozy et ce serait compliqué que François Hollande agisse de la même manière. C'est un peu une signature et je ne suis pas certain que les Français soient demandeurs. Ce n'est pas en changeant quelques têtes que ça va modifier grand chose...

Vous croyez au grand retour de Nicolas Sarkozy ?

Honnêtement, ça m'énerve un peu cette espèce de retour permanent... Il est parti, laissons-le. Le battage médiatique m'énerve. Nous, les médias français, en faisons trop, ça en est presque indécent. Alors va-t-il revenir ? C'est possible. Mais il y avait un vrai ras-le-bol des Français, qui n'en voulaient plus. Je ne suis pas sûr qu'ils en voudront une deuxième fois... Les Français espèrent surtout que leur quotidien va s'améliorer, qu'ils vont être écoutés,... Entre les "élites" et le peuple, ce n'est même plus un fossé, c'est presque une haine qui se creuse.

La France d'aujourd'hui est-elle jalouse et haineuse, comme on la présente de plus en plus ?

Non. Les Français sont des râleurs mais pas des haineux... Pour l'instant, l'Etat, qui est centralisé, n'est pas fort. Du coup, ça flotte. Comme la nature a horreur du vide et qu'il y a beaucoup de mécontentement, les Français s'engouffrent dans cette attitude en espérant obtenir ce qu'ils veulent. Il n'y a donc pas de haine, par contre il y a la peur de l'autre, de l'étranger. L'intégration n'est pas réussie en Belgique mais elle est très ratée en France. Ici, heureusement, vous n'avez pas mis loin des yeux certaines personnes. Il n'y a pas cet exil géographique qui crée ces zones carrément explosives.

Contrairement à la France, le cordon sanitaire est de mise en Belgique francophone. Ce dispositif vous a-t-il étonné ?

Je ne m'en suis pas rendu compte tout de suite. La place que les journalistes français donnent au FN est vraiment trop importante. Mais ce qui m'inquiète le plus, c'est que la limite entre les populistes fréquentables et infréquentables est de plus en plus ténue. C'est tout le combat de Marine Le Pen qui ne veut plus qu'on dise que le FN est un parti d'extrême droite. Moi, je crois que le FN est un parti d'extrême droite ! Finalement, je ne sais pas si le cordon sanitaire est une bonne solution car il existe un risque de victimisation, ce qui marche bien. Mais, à l'inverse, en voyant les extrémistes partout, ça leur donne une crédibilité, une légitimité. Aujourd'hui, les idées progressent et certains Français n'ont plus honte de dire qu'il y a trop d'étrangers...

Au niveau européen, doit-on craindre, en mai prochain, un vote défouloir qui privilégierait les formations extrémistes ?

Je crois... On risque d'avoir un contingent d’eurosceptiques ici à Bruxelles. Si la France est le pays à envoyer le plus d'eurosceptiques au Parlement européen, ça va être particulier... Les électeurs n'ont rien à perdre à le faire. Des gens comme Barroso ou Van Rompuy laissent au mieux indifférents, au pire ils suscitent le mépris, de la part d'une majorité d'Européens. L'Europe telle qu'elle avance -ou piétine plutôt- ne répond pas du tout aux attentes des citoyens.

N'est-ce pas la faute de certains eurodéputés qui considèrent leur fonction comme une retraite dorée ou un lot de consolation ?

Si ! Mais pour d'autres raisons aussi : c'est plutôt une Europe des grandes entreprises, ultralibérale, et même une Europe de l'austérité. Ça fait beaucoup... Il y a aussi clairement un déficit démocratique, comme pour l'élection des commissaires, qui est hyper indirecte. Elle est également trop souvent utilisée comme bouc émissaire par les hommes politiques nationaux. Quand une décision européenne commence à faire du bruit, les ministres français affirment "on va s'assurer que notre voix sera entendue". Or, ils ont été associés, en amont, à la décision collective. Evidemment, c'est la mauvaise attitude, qui consiste à présenter Bruxelles comme l'ennemi et à "nationaliser" les succès et "européaniser" les défaites.


Une interview de Jonas Legge