Médias/Télé Entretien Correspondante à Paris

Bienvenue à Cañon City. Dans cette bourgade paumée du Comté de Fremont (Colorado), pas mois de treize prisons, dont Supermax, prison de haute sécurité. Un complexe prisonnier au milieu du désert. Un décor de cinéma qui invite au vagabondage à la rencontre de personnages incroyables : shérif, gardien de prison, détective ou élus. Un univers concentrationnaire qui pourrait ressembler à notre monde futur, tant notre société occidentale a "fait le choix de l’enfermement, de la répression, du contrôle - plutôt que de la prévention et de l’éducation", avancent le journaliste David Dufresne et le photographe Philippe Brault, auteurs d’un Webdocumentaire très abouti, mis en ligne aujourd’hui par Arte, Prison Valley. L’industrie de la prison H H H H. Une œuvre ludique, graphique, dosage fin entre écriture, photos, vidéo et débats.

Le film se présente comme un road-movie interactif dans la vallée des prisons. L’Internaute peut suivre le documentaire de manière linéaire, accepter (ou pas) de feuilleter des portfolios pour approfondir des sujets, revenir au menu principal (le motel où loge l’équipe) pour aller se balader dans les bonus (interviews inédites, écrites ou filmées, statistiques ), consulter la carte, contacter les personnages du film, ou intégrer un forum de discussion sur les conditions de détention, par exemple. A mesure que la narration avance, l’arborescence s’enrichit. "Il y a plein de possibilités de navigation. Certains vont tout de suite aller se promener dans les arcanes, d’autres préféreront suivre le film de manière linéaire, pour revenir ensuite sur leurs pas", précise David Dufresne, ex-journaliste à "Libération" et i-Télé, auteur du documentaire "Quand la France s’embrase" (France 2).

"Après une quinzaine d’années passées sur des questions de police et de justice, je constate qu’au bout, il y a la prison. Aux Etats-Unis, un adulte sur 100 est en prison. Et en Europe, les peines se durcissent, on suit avec dix ans de retard les USA, qui servent d’effet de loupe pour comprendre ce qui va nous arriver, ou pas", explique le documentariste, qui se "précipite depuis toujours sur les modes de communication qui arrivent : fanzines, radios libres, Webzines ("La Rafale" dès 1995). Cette quête de liberté, de renouveau est très palpitante. La société Upian et Arte m’ont permis de vivre un rêve éveillé ! Au terme d’un an et demi de travail, je suis sur les genoux mais heureux", confie-t-il.

La quête proposée à l’Internaute n’est pas un gadget. "Je voulais garder une cohérence, une progression dans la narration. Il y a d’abord une histoire qui tient debout, avec un début, une fin, des moments de tension Il y a une écriture documentaire. Ensuite, l’écriture Internet nous permet d’ajouter des séquences qui n’entrent pas dans le récit, des choses plus amusantes, des indices, des possibilités de discussion, pour amener les gens à réfléchir et à débattre. Et le format nous permet de nous débarrasser de l’écriture télévisuelle avec ses plans de coupe de gens qui téléphonent ou ferment des portes."

Le journaliste se lâche également sur l’écriture, dans le commentaire, très léché, ou les légendes de photos. "Il n’y a aucune raison de ne pas écrire sous prétexte qu’on est dans l’image. Le Webdoc ne va pas révolutionner le doc, mais il y a de nouvelles formes d’écriture qui s’offrent à nous, et j’aimerais que des grands documentaristes viennent nous rejoindre."

"Prison Valley" fait enfin le pari de la durée, en proposant un documentaire de 59 minutes, qui sera aussi diffusé sur l’antenne d’Arte le 12 juin. "Tout en s’adaptant aux usages du Web, il n’y a pas de raison de se cantonner à des récits de 2 minutes, 2 minutes 30. Le Net ne doit pas se résumer à l’image choc, à la réplique qui tue, au vidéogag. En proposant une histoire, un traitement, un regard, on ne se moque pas du spectateur", conclut David Dufresne.