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Charline Vanhoenacker (à gauche) et Myriam Leroy (à droite) sont toutes deux belges, jeunes et pétillantes. Devant leur micro, ces journalistes-chroniqueuses n'hésitent pas à user d'un humour parfois corrosif, qui a fait ses preuves dans les médias du royaume. Le succès de ces égéries de la touche made in Belgium les a d'ailleurs menées à Paris, où elles distillent aujourd'hui leurs piques, tout en fraîcheur, à France Inter pour la première et, tout récemment, à Canal+ pour la secondeCharline Vanhoenacker et Myriam Leroy sont les Invitées du samedi de LaLibre.be.


Comment expliquer un tel succès des Belges actuellement à Paris ?

Myriam Leroy : Il existe effectivement une mode des Belges, à la limite de la condescendance inversée... mais gentille. Beaucoup de Français osent dire -et peut-être le croient-ils réellement- que les Belges ont tout compris, que Bruxelles est tellement plus belle que Paris, qu'ils ont des tonnes de leçons à recevoir de notre part. Mon avis est qu'il y a autant d'ordures ici que là-bas. Mais, pour l'instant, je ne contredis pas les Français lorsqu'ils nous complimentent. Le vent a tourné en notre faveur et il m'a portée jusqu'à cette nouvelle collaboration. Je ne cracherai donc dans aucune soupe, même sous la torture. Ce qui me paraît vrai, cependant, c'est que les Belges ont une certaine forme de fraîcheur dans leur regard sur la France. Peut-être les Français vont-ils chercher ailleurs ce qu'ils ne trouvent plus chez eux...

Charline Vanhoenacker : La première raison est qu'à chaque campagne présidentielle et à chaque élection, la France se remet en question et s'inquiète, avec un peu plus d'acuité, de la manière dont on la regarde de l'extérieur. Les correspondants étrangers, et en particulier les belges francophones, sont alors plus sollicités. Pourquoi ? Parce qu'ils connaissent parfaitement bien la France, son histoire, sa politique, ses people, etc. On est biberonné aux médias français depuis qu'on est petit. Ça permet de leur parler d'eux à travers notre regard, et donc à travers une distance. La clé de notre succès, c'est ce côté "on vous tend un miroir dans lequel vous n'avez pas l'habitude de vous regarder". Des Français m'ont déjà dit qu'ils trouvaient ça "rafraîchissant". 

Peut-on parler d'un humour belge, qui serait différent du français ?

M. L. : Je ne sais pas en fait... Je ne suis pas vraiment une passionnée d'humour...

C. V. : Pas fondamentalement parce que les mécanismes d'humour sont assez semblables. Mais si, à ce miroir qu'on leur tend, on ajoute notre touche d'abstraction, d'autodérision, on obtient la clé du succès. On rigole de notre grand voisin français parce qu'on est plus petit, qu'on ne se prend pas la tête et qu'on n'a pas le melon. 

Craignez-vous un essoufflement des Belges dans l'Hexagone ?

C. V. : Non parce que, si la qualité est bonne, il n'y a pas de raison. Dans le domaine artistique, les comédiens et acteurs ont percé il y a une dizaine d'années, et ça continue. L'une des raisons est toute bête : le Thalys permet aujourd'hui de faire le trajet en 1h20. Avant, il fallait prendre sa bagnole et, dans le meilleur des cas, rouler trois heures pour venir se vendre à Paris. Et puis, je sais que les acteurs belges sont plus agréables à vivre sur les tournages. Mais on ne peut pas non plus parler d'invasion de Belges... Par contre, on se fond assez bien dans le paysage. C'est ce que m'a dit Patrick Cohen (NdlR: présentateur de la tranche 7h-9h sur France Inter) : "Vous n'êtes pas identitaires et vous ne pratiquez pas l'humour identitaire. Donc, si vous ne dites pas que vous êtes belges, on ne s'en rend pas compte". 

M. L. : A titre personnel, je ne crains absolument rien étant donné que je trouve ça déjà cool d'être là et je n'ai pas d'ambition particulière en France. Pourvu que ça dure, mais si ça ne dure pas, ce sera déjà très bien comme ça. Par contre, le "Belge de service" va s'essouffler puisqu'on l'aura vu et re-re-vu et qu'on pourra passer à autre chose. 

Paris, c'est l'apothéose pour un journaliste du plat pays ?

M. L. : Pas du tout. Finalement, peu importe le flacon -belge ou français- pourvu qu'on ait l'ivresse : le bonheur de pouvoir injecter du sens et du plaisir dans son métier. En Belgique, on a des supports formidables où évoluent des gens de grande qualité. Je regrette juste que les cordons de la bourse soient devenus si serrés que l'audace n'est plus permise nulle part. La prise de risque zéro est devenue la règle. En France, il y a encore quelques sous qui traînent et qui permettent de faire du bon boulot, ou même du mauvais, mais en tout cas d'essayer... Mais pour combien de temps ? Par contre, pour l’ego, c'est génial. Il est boosté pour les mois à venir (rires). Même si ça devait s'arrêter demain, j'aurais pris beaucoup de plaisir à me faire cirer les pompes par de très gentils Français, car je suis extrêmement bien reçue ici à Paris. 

C. V. : Je ne dirais pas l'apothéose parce que j'aime bien les médias belges et leur façon de travailler. D'ailleurs, je garde un pied à la RTBF. Par contre, à Paris, pour un journaliste, le terrain de jeu est beaucoup plus vaste. Il y a un côté plus excitant. Et il y a ce défi de réussir hors de ses frontières. Pourtant, contrairement à ce que peuvent penser beaucoup de gens, on n'a pas cherché à y aller, on n'a pas gratté à la porte. On est venu nous chercher.

Dans le travail, quelles sont les différences entre Français et Belges ?

M. L. : C'est surtout le décorum qui est différent. Ici, à Paris, je passe par les mains d'un coiffeur, d'une maquilleuse et d'une habilleuse, et mes papiers transitent par les mains d'une foule de personnes, dont je n'ai même pas encore identifié la fonction, avant d'aboutir à l'antenne. C'est une véritable armée. J'ai également une oreillette dans laquelle on me parle tout au long de l'émission depuis la régie : "C'est bien", "Va plus vite", "Ça va être à toi", etc. Il y a aussi les formats, qui doivent être plus efficaces -mais cela tient peut-être surtout de la transition de la radio vers la télé : un billet ne peut sous aucun prétexte dépasser les 2 minutes. Pour moi, qui tape toujours du côté des 4 minutes, il s'agit d'un gros défi. Sinon, pour le reste, c'est chou vert et vert chou. De l'écriture solitaire et de la sueur. 

C. V. : Les méthodes de travail belges ressemblent plus à ce qu'on trouve en province en France. A Paris, l'approche journalistique est très différente. Pour vous donner un exemple, en critique littéraire, les plus grands auteurs sortent du studio en affirmant "formidable, vous les Belges avez lu le bouquin". Or, pour nous, c'est le b.a.-ba, le minimum de politesse et du travail bien fait. A Paris, c'est différent. Les journalistes sont eux-mêmes auteurs, ils participent à des jurys, des émissions de télévision,... du coup ils ne lisent pas forcement l'ouvrage. Certains précisent même que ça leur permet de garder une certaine spontanéité lors de l'interview (rires). Autre grande différence : le journaliste français n'hésite pas à être très proche des politiques, quitte à ce qu'il ait son rond de serviette à l'Elysée ou au sein d'un ministère...

L'approche des personnalités - qu'elles soient politiques, économiques, sportives ou autres - diffère donc ? 

C. V. : Le contact est plus franc, plus facile, plus bon-enfant avec les Belges. A Paris, il y a un aréopage autour de la personne, comme les assistants ou attachés de presse, qui souvent font barrage, alors que la personne elle-même serait ravie de répondre aux journalistes. Ce système d'entourage monte parfois le bourrichon des gens, les rendant inatteignables. 

M. L. : Le rôle qu'on m'a assigné ne me permet pas d'être en contact avec les invités. J'ai malgré tout l'impression que le Français essaye d'être incisif pour être incisif. Et que le Belge a plus une posture maïeutique : il aide son interlocuteur à accoucher de sa parole plutôt qu'essayer de débusquer des faux-semblants, des mensonges,... Personnellement, je trouve cette dernière posture plus intéressante. 

Quelles personnalités appréciez-vous particulièrement croquer ? 

M. L. : A Canal, je ne suis qu'au début de mes chroniques, et je ne sais pas quel tour elles vont prendre parce que, bientôt, elles vont repartir sur un rythme hebdomadaire. En réalité, ce n'est pas tellement des personnalités que j'aime croquer mais plutôt l'air du temps, les phénomènes de masse, les faits politiques, culturels ou autres qu'on nous oblige à aimer, à consommer. Ce sont ces formes de "religion", comme l'iPhone ou Lady Gaga, dont on ne doit jamais juger la pertinence parce qu'on doit les aimer et "c'est comme ça". Ça me plait d'essayer de sortir les fidèles de ces grands messes de leur zone de confort, d'aller titiller leurs certitudes et, au bout du compte, de leur faire passer le message qu'il n'y a pas de bonne ou de mauvaise opinion, de pensée valide ou invalide, et que la vérité est ailleurs. Ça, c'est mon dada, c'est ma cible en général. 

C. V. : J'aime croquer les politiciens français parce qu'ils sont très charismatiques, jusqu'à la caricature. C'est le système politico-médiatique qui veut ça. Il suffit de voir, dans Paris-Match, François Fillon poser à l'heure du thé devant son manoir de la Sarthe, en chaussures bateau et polo Lacoste. Ou Manuel Valls qui embrasse sa femme en copiant l'imagerie de Sarkozy. Les hommes politiques français ont beaucoup plus de relief et développent des aspérités médiatiques qui les rendent beaucoup plus faciles à croquer. Outre les politiciens, j'aime aussi m'attaquer au côté conservateur des Français. Voir que Jean-Jacques Goldman est en tête du top 100 des personnalités préférées des Français, alors qu'il a 60 berges et qu'il n'a plus rien fait depuis 15 ans, c'est fendard. 

Charline, connaissez-vous Myriam Leroy ? 

C. V. : Oui, je l'ai rencontrée dans l'émission "On n'est pas rentré", de la RTBF. Et on s'aime bien. Je suis cliente de ce qu'elle fait. Elle a aussi ce double profil : à la fois journaliste plutôt culturelle, avec cette touche d'humour. Elle a un travail très salutaire dans notre société, elle a un don aigu de l'observation, elle charge l'arme et elle tire dans le mille. Elle fait exploser la niaiserie ambiante. Et puis, elle est élégante, distinguée, ravissante et elle peut donc se permettre d'y aller franco dans ses chroniques, en disant des horreurs, des gros mots. Ça donne un impact particulier.Je ne suis donc pas étonnée que Canal+ soit venu la chercher. 

Myriam, que pensez-vous de Charline Vanhoenacker ? 

M. L. : Je la trouve extrêmement douée, extrêmement fine, parce qu'elle arrive à garder une sorte de sympathie naturelle, tout en assénant, ça et là, des piques corrosives. Elle arrive à camoufler assez bien le fait qu'elle connait très bien ses dossiers et qu'elle est assez redoutable. Donc on ne s'en méfie pas, alors qu'elle en a quand même sous la pédale...

Vous vous retrouvez régulièrement entre Belges dans la Ville Lumière ?

C. V. : On n'est pas très communautariste. Ça nous fait sourire de se croiser mais on ne le cherche pas. Le Belge est vraiment soluble dans la société française. Des Français m'ont déjà demandé si on se réunissait dans un café pour regarder les Diables rouges. Ben non en fait... 

M. L. On est tous un peu potes, avec Charline, Alex Vizorek, Walter,... On vient tous plus ou moins du même milieu, on travaille pour la plupart encore ensemble à la RTBF. Ça me parait donc évident qu'on va se retrouver et faire la fête ensemble un de ces quatre... 


Une interview de Jonas Legge (@jonaslegge)