Reportage Correspondante à Paris

Le soleil irradie, ce matin de tournage, sur ce petit village de vieilles pierres de Theuville (Val d’Oise), niché au cœur du parc naturel du Vexin. L’air est doux et l’ambiance est harmonieuse. Entre deux prises, Romane allaite sa fille de trois mois. Les cheveux noués en nattes, un grand collier noir sur une robe blanche, des godillots noirs, l’actrice incarne Blanche Maupas. Une institutrice de village qui s’est battue pendant vingt ans pour la réhabilitation de son mari Théophile (Thierry Frémont), un des "fusillés pour l’exemple" de la guerre de 14-18, condamné pour avoir refusé de sortir de sa tranchée, menacé par des tirs de mortier (trop courts) de l’armée française.

"Des personnages volontaires, à forte tête, j’en ai joué pas mal. Au-delà du rôle, j’ai été intéressée par cette petite femme institutrice qui ne se destinait pas à être cette femme-là, et qui va être choquée par la grande Histoire, s’érigeant contre ce qu’il y a de plus fort comme pouvoir, la politique et l’armée" , confie la comédienne, aussi naturelle et généreuse qu’à l’écran.

"Blanche Maupas n’aura été qu’une veuve, mais quelle veuve ! Celle de l’instituteur Maupas, son mari, et presque aussi (moralement s’entend) celle des trois autres caporaux suppliciés en même temps que celui-ci, à Souain, en Champagne, en mars 1915", écrit le "Canard Enchaîné" à la mort de cette femme étonnante, en 1962. Cet article du "Canard" a donné l’idée au scénariste Alain Moreau, déjà coréalisateur (avec Tardi) d’un documentaire sur les fusillés pour l’exemple (France 2), de raconter l’histoire de Blanche Maupas. Après avoir inspiré Stanley Kubrick pour "Les sentiers de la gloire" "Sur 600 fusillés pour l’exemple, quarante seulement ont été réhabilités. Il ne faut pas les confondre avec les mutins de 1917. En tout, 2 000 soldats français ont été condamnés", rappelle le scénariste, qui s’est adjoint les conseils d’un historien, général de l’armée de terre. Aux abords du plateau, Moreau semble réjoui du cours pris par le tournage. "Je n’ai jamais vu un travail de costumes et de décors aussi remarquable. C’est une des rares fois où je me sens respecté dans mon travail. Dans mes imaginaires, c’était comme ça." Sur un budget de 2,4 millions d’euros (auquel a participé la RTBF), pas moins de 15 pc ont été consacrés aux décors. C’est dire le soin apporté à cette fiction qui sera livrée en novembre prochain à France 2.

Réalisateur de "Navarro" ou de "Quai n°1", Patrick Jamain se régale. "Contrairement aux polars, où l’on surdécoupe le récit pour faire croire qu’il se passe quelque chose, il y a ici une vraie situation, un sens, un sentiment dans chaque scène. Et le jeu des comédiens, jusqu’au plus petit rôle, est exceptionnel. Du coup, mes plans sont plus longs et je peux filmer d’une manière discrète. Je n’ai pas besoin d’emballer comme sur le polar, où je suis toujours un peu court."

Jean-François Garreaud, qui incarne le maire, n’a pas renâclé devant ce petit rôle. "On est dans une taille au-dessus par rapport au reste de la fiction française, avec une distribution et une réalisation élégante", estime-t-il.

Pour Thierry Frémont, qui endossera bientôt les habits de Colbert pour une fiction de France 2 sur Fouquet (le rôle a été confié à Lorant Deutsch) mise en scène par Laurent Heynemann, c’était le dernier jour de tournage. Une journée très calme (l’annonce de la mobilisation) comparée aux trois jours passés dans des tranchées reconstruites. "La guerre de 14 fut traumatisante, l’enfer sur terre ! Dans cette histoire, je me laisse porter par les situations. Mon personnage subit non seulement la séparation de sa famille mais aussi l’injustice", résume-t-il.

A l’image, les couleurs froides, bleutées, de la guerre, contrasteront avec les ocres, les jaunes, du combat mené à l’arrière par Blanche Maupas.

Dans l’après-midi, le ton a changé. Romane Bohringer est maintenant habillée de noir et les villageois font tout pour l’éviter. "On n’imagine pas à quel point être la veuve d’un fusillé pour l’exemple, c’était le déshonneur. On était mis au ban de l’humanité !", s’enflamme-t-elle, avant de retourner, consciencieusement, à sa tâche.