C’est un regard, clair. Des mains parcheminées, des rides aussi, qui racontent toute une vie, que Marjory Déjardin a capturés, discrètement. Ce sont des échanges entre un père et son fils, qui pourraient être ceux de n’importe qui. Des petites querelles, pour des queues de cerises, puis des baisers, des accolades, des bras qui enserrent et des rires qui pardonnent tout. Le père, c’est Paul, 87 ans. Le fils, c’est Elie. Elie Semoun, qui a souvent et beaucoup filmé cet homme qu’il aimait par-dessus tout et dont, les dernières années de sa vie, la mémoire s’est lentement embrumée.

Mon vieux, le documentaire diffusé ce soir sur la Trois, c’est aussi la maladie d’Alzheimer que raconte le comédien, mais avec délicatesse et rarement de manière frontale. "Je mettais des images et des vidéos de mon papa sur mon Instagram. Ça attirait les gens, les curieux et je n’avais que des retours magnifiques, me disant qu’il était marrant, mignon. Ça m’amusait de le faire, parce que je trouvais qu’il avait de la repartie, qu’il était drôle", nous confie l’humoriste.

"En plus, il était photogénique, il passait bien. Et il avait un truc incroyable, c’est comme s’il trouvait des trucs à chaque fin de séquence ! Il avait toujours une petite phrase rigolote… Je discute beaucoup avec Gad (Elmaleh, NdlR), on se parle tous les jours et il m’a dit que je devais absolument faire un film sur mon père. En plus, il avait cette maladie qui apportait quelque chose d’émouvant. Franck Dubosc m’a dit la même chose."

À l’époque, la maladie n’en est qu’à ses prémices, même si, souvent, Paul repose à maintes reprises la même question. Ce qui énerve le fils. Jamais longtemps. À l’occasion d’un spectacle qu’il doit jouer à Casablanca, il embarque son père pour un voyage au pays de son (leur) enfance. Direction Taza, village natal. Puis le cimetière juif, où repose le père de Paul et grand-père d’Elie. Les images sont tout simplement bouleversantes. "Je l’ai emmené partout mon père : à la Réunion, à l’île Maurice, en Guadeloupe. Partout. Parfois ça se finissait mal parce qu’on s’engueulait, rigole-t-il. Mais, comme le dit Anne-Judith, ce sont des moments qu’ils auront eus… "On a été jusqu’au bout. J’étais à Liège quand j’ai reçu un appel de ma sœur, qui vit à Lyon. Elle me disait qu’il fallait que je revienne vite, que les infirmières disaient qu’il m’attendait. Je suis allé dans son EHPAD pour lui dire adieu, en quelque sorte, puisqu’il est mort cinq heures après (en septembre 2020, NdlR). Je me sens un peu coupable de pas mal de choses mais on a tout fait pour lui. Malheureusement, c’est le confinement qui l’a fait glisser sur la pente de la mort. On ne l’a pas vu pendant un mois et demi et je crois que ça l’a tué, en fait."

"Je lui ai tout pardonné"

Dans son spectacle, avant la mort de son père, Elie le faisait intervenir, par téléphone interposé. Il hurlait "Je t’aime. Tu m’entends ?" Et Paul répondait "Non". Deux bouts de phrases qui résument tellement bien les rapports qu’ils ont pu avoir : il avait beau lui hurler qu’il l’aimait, son père ne l’entendait pas… "D’abord parce qu’il était sourd", sourit-il... "Et puis, mon père - mais c’est comme ça dans toutes les familles - je lui en ai voulu pour plein de choses. C’était un égoïste, on n’a pas pu aller à l’enterrement de notre maman quand on était petits. Je lui en ai voulu longtemps, j’ai été en colère contre lui et je cherchais de l’amour, d’une certaine façon, et je n’avais jamais ce que je voulais. Mais je me suis aperçu avec le temps, quand il est devenu comme mon enfant, presque, que je ne pouvais plus lui en vouloir de rien du tout, et je lui ai tout pardonné. Il a fait ce qu’il a pu avec ce qu’il avait."