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Ils s'affrontent tous les dimanches midis sur le petit écran. Quelle importance accordent-ils à leurs audiences réciproques? Comment préparent-ils leurs débats? Fréquentent-ils les politiques dans la vie privée? Quels sont les pires moments et invités de Mise au Point et de Controverse? Dominique Demoulin et Olivier Maroy sont les Invités du samedi de LaLibre.be.

Entretien croisé:

Est-il vrai que vous vous disputez certains sujets, afin de ne pas proposer le même ?

Dominique DEMOULIN: On ne se dispute jamais ! Il arrive que l'on traite un même sujet. Mais c'est l'actu qui veut ça, ce n'est pas systématique…

Olivier MAROY : D’autant que cela ne nous fait pas particulièrement plaisir... Mais nous ne courrons pas l'un après l'autre et nous ne nous téléphonons pas pour savoir ce que chacun prépare. Lorsqu'un thème a dominé l'actualité, on ne va pas, pour faire plaisir à l'autre, ne pas le traiter.

Qui dit même sujet dit mêmes invités... Ce qui pose problème !

MAROY : C'est en appelant les invités qu’on apprend qu’ils ont été contactés par l'autre pour le même sujet. A quelques minutes près, un invité peut nous passer sous le nez parce que l'autre l'a contacté avant.

DEMOULIN : A quelques secondes près même ! (rires) La règle qui prévaut, c'est que le premier qui appelle a priorité sur l'invité souhaité.

Lorsqu'une personnalité est incontournable dans les deux émissions, l'un de vous doit enregistrer le débat et le passer en différé...

DEMOULIN : Oui, mais les enregistrements se font dans les conditions du direct : sans coupure, ni montage. Et on enregistre une heure avant. C'est sûr qu'il y a moins d'interactions puisqu'on ne peut pas utiliser les mails, les sms qu'on reçoit en direct.

  (Georges Huercano, Dominique Demoulin et Pascal Vrebos. Photo RTL)

Justement, votre nouvelle formule sur RTL-TVI, faite de trois sujets, ne doit pas tellement arranger la RTBF. Car l'unique sujet de la RTBF risque d'être aussi ou systématiquement analysé en face...

MAROY : Je n'ai toujours pas bien compris quelle était la nouvelle formule de la concurrence... Mais tu vas me l'expliquer Dominique... (rires)

DEMOULIN : Ah ah ah ! (rires moqueurs) Ce n'est pas ce qu'Olivier dit ailleurs. Concrètement, je trouvais qu'un seul sujet traité pendant une heure, c’était un peu long, avec autant de risques de répétitions, de tourner en rond. La formule actuelle permet d'aborder davantage de choses en une émission.

Vous regardez l'émission de l'autre ?

MAROY : Cette saison, j'ai regardé une fois Controverse. Mais je mentirais si je disais qu'il y a cinq ans je ne regardais pas plus souvent...

DEMOULIN : Je dois bien reconnaître que je ne regarde jamais Mise au Point. Le dimanche, quand je rentre, j'ai envie de passer à autre chose.

MAROY : Il parait qu'elle engueule son mec quand il veut voir la rediffusion sur La Trois ! Puisque Pierre Kroll, comme tout le monde le sait, travaille à Mise au Point... (rires)

Confrontons vos expériences. Quel est moment le plus difficile que vous ayez vécu en plateau ?

DEMOULIN : Un débat sur les nominations politiques et la politisation a failli tourner au pugilat. Jacky Leroy, président du SPF personnel et organisation, et Michel Legrand, président du Gerfa, se sont énervés très très très fort. L'un est devenu tout rouge et a failli empoigner l'autre. J'ai vraiment senti cette violence physique sur le plateau. Dans ce cas-là, on se demande comment on va gérer ça s'il lui saute à la gorge.

           (Montage. Printscreen RTBF)

MAROY : Mais ça fait partie du jeu... Mon pire moment, je le dois à Roger Mené, l'ancien patron de l'Union des Classes moyennes. Au moment du générique de fin, il est tombé comme une mouche. Les deux femmes qui se trouvaient sur le plateau -Sabine Laruelle et Joëlle Milquet- se sont précipitées vers lui. Les mecs, eux, en sont restés comme deux ronds de flan. C'est flippant ! L'ambulance est venue physiquement dans le studio.

               (Photo: Devoghel)

Sans langue de bois, qui est la personne la plus difficile à interroger ?

DEMOULIN : Je dirais la plus difficile à… couper : Joëlle Milquet. Parce qu'elle est capable de continuer à parler même si quelqu'un d'autre a pris la parole et qu'on est passé à autre chose. Mais elle, elle continue envers et contre tout. C'est parfois un peu compliqué...

MAROY : Il y en a un paquet, soit parce qu'ils sont agressifs, qu'ils pratiquent la langue de bois, qu'ils sont extrêmement bavards,... Il suffit, particulièrement avec les politiques, que l'un prenne un peu d'espace, et donc du temps de parole, et directement il donne le ton pour les autres. Ils en sont parfois un peu au niveau cour de récréation. Ça, c'est un "tue-débat" car on ne peut pas laisser des monologues. C'est pour ça qu'on les coupe.

Quels sont les sujets les plus sensibles à gérer ?

DEMOULIN : Les plus difficiles, ce sont les sujets qui touchent à la violence faite aux enfants... L'année dernière, j'ai refait un débat autour des victimes d'Amrani, l'auteur de la fusillade de Liège. Un des pères était sur le plateau. Je le sentais tellement sur la corde raide que ça pouvait vraiment basculer en crise de larmes ou en énervement contre le système. C'est difficile à gérer parce qu'on se demande comment le prendre, jusqu'où aller sans heurter, et sans tomber dans le voyeurisme. On marche sur des œufs quoi...

MAROY : Les débats les plus touchy sont ceux qui touchent aux convictions religieuses et philosophiques. Parce qu'ils prennent les gens aux tripes. Il faut faire très attention à la manière de poser la question.

Vous recevez de nombreux politiciens. Les partis tentent-ils d'imposer certaines personnalités ?

MAROY : Le jour où les partis décideront des politiciens qui viennent sur le plateau, ce sera la Corée du Nord, sans moi. Mais c'est aussi normal que les directeurs de communication des partis nous orientent vers les personnes les plus appropriées pour débattre de tel ou tel sujet.

DEMOULIN : D’autant qu’il faut tenir compte des disponibilités. Parfois, l'un a piscine, l'autre a excursion (rires).

MAROY : Entre le plateau dont on rêve et le plateau qu'on obtient... il y a une petite différence. D’ailleurs, la question qui m'énerve le plus, c'est "Tiens et la semaine, vous faites quoi ?". Mais le dimanche, c'est la récompense, l'aboutissement de toute la préparation de la semaine, qui est vachement lourde ! Parfois, vous passez 20 appels et personne ne veut venir ! On a déjà tout entendu : "Si je viens, c'est le divorce". C'était sans doute plus facile il y a dix ans. Aujourd'hui, les fenêtres d'info sont beaucoup plus larges. Les politiques doivent réagir tout le temps.

Vous ressentez des pressions des politiques ou d'autres intervenants ?

MAROY : Evidemment qu'il y a des pressions. Le contraire serait même un peu inquiétant...

DEMOULIN : C'est que personne ne regarderait ! (rires) Le tout, c'est d'y résister.

MAROY : Parfois, physiquement, certains jouent de l'intimidation. Mischaël Modrikamen, à la fin d'un débat, était très mécontent. J’imagine qu’il devait estimer qu'il aurait dû monopoliser la parole. Lorsque le générique de fin démarre, il se dirige vers moi et me dit "Vous aurez de mes nouvelles, ça ne se passera pas comme ça !", avec un doigt vengeur et accusateur. Ce sont des pratiques que je trouve inquiétantes...

       (Olivier Maroy et Baudouin Remy. Belga)

Qu'en est-il de la connivence ? A force de voir régulièrement les mêmes personnalités, les rapprochements sont inévitables…

DEMOULIN : C'est clair qu'il y a des gens avec qui on s'entend mieux, qu'on connait par ailleurs. De là à dire qu'il y a connivence, je ne le pense pas. J'ai même parfois le sentiment d'être plus dure, directive, vicieuse avec des gens que je connais bien...

MAROY : Par rapport à la connivence, je m'inscris en faux ! Mais c'est sûr qu'on finit par connaitre un peu mieux certains invités parce qu'ils viennent régulièrement, parce qu'après l'émission on papote. Et, oui, il y a des gens avec qui j'ai davantage d'atomes crochus ! Je vote, je suis un citoyen après tout... Mais je ne fréquente pas de politiques en dehors des émissions.

Les politiciens flamands sont largement minoritaires sur vos plateaux. Refusent-ils de venir ou les invitez-vous peu ?

DEMOULIN : C'est souvent eux qui refusent, simplement parce qu'ils n'ont pas une voix à prendre du côté francophone. Mais on ne les invite pas non plus toutes les semaines. Ça dépend si c'est nécessaire. Cela dit, il existe des exceptions. Ce qui me frappe, c'est que de plus en plus de ministres fédéraux maîtrisent mal le français et utilisent ce prétexte pour ne pas venir dans les débats. Annemie Turtelboom ne vient jamais, comme Maggie De Block. Sur ce point-là, Bart De Wever n'a pas tout à fait tort quand il dit qu'on vit dans deux démocraties. M'enfin, on ne va pas non plus lui donner raison ici... (rires)

MAROY : Nous sommes effectivement intéressés par les personnalités flamandes. D'ailleurs, au moment de la crise politique, on se battait -c'était un combat acharné- toutes les semaines pour que les néerlandophones soient présents.

La question que l'on n'ose pas poser mais que l'on pose quand même : qui a les meilleures audiences ?

DEMOULIN : C'est Olivier qui est très sensible à ses audiences. (rires)

MAROY : Surement que, dans une chaîne privée comme RTL, où les audiences sont affichées dans l'ascenseur, ce n'est absolument pas important...

DEMOULIN : Dans l’ascenseur, il n'y a que celles du journal télévisé... Ce serait de la mauvaise foi de dire "ça ne nous intéresse pas, on ne regarde pas".

MAROY : Ces audiences dépendent fortement de la météo, du sujet et des invités. La saison dernière, où nous avons confirmé notre leadership, ça tournait entre 120 000 et 200 000 le dimanche midi. Et sur les 40 confrontations, la RTBF l'a emporté 29 fois.

DEMOULIN : Cette saison, on tourne sensiblement autour de la même chose. Sur les huit premières émissions, on est au coude à coude.

       (Modrikamen et Hedebouw. Montage)

Les petits partis vous reprochent de ne pas leur donner la parole. Vous comprenez ?

MAROY : Si on attend que les petits partis aient une légitimité démocratique via les urnes, n'est-on pas en train de tuer la naissance de nouvelles formations ? C’est une vraie question. Tout est une question de mesure. A la RTBF, nous n'invitons pas un parti qui a été condamné pour incitation à la haine,... Suite aux propos de Luc Trullemans, on a abordé le racisme au quotidien et le politiquement correct. J'ai invité Modrikamen, l'avocat de Trullemans. Car ce dernier se trouvait en Suisse.

DEMOULIN : C'était sans inviter l'avocat de RTL, qui aurait pu faire contrepoids à ce que disait Modrikamen. Donc, c'est donner une tribune au PP et il l'a considéré comme tel. Ce n'est pas un parti démocratique.

MAROY : Ah bon ? Qui a dit ça ? Un tribunal ? Le Centre pour l’égalité des chances ? Le Mrax ? Il n'y a eu aucun jugement. Puis, penser qu'inviter une personnalité à une émission c'est lui donner une tribune, c'est faire peu de cas de notre rôle à nous les journalistes. On est là pour poser des questions, grattouiller. Si c'était à faire, je le referais.

Mme Demoulin, cela veut dire que M. Modrikamen n'aura jamais sa place à Controverse ?

DEMOULIN : Je ne dis pas ‘jamais’. Aujourd’hui, la représentativité du PP est tellement minime que ça ne se justifie pas.

D'autres partis, qui font des petits scores sont invités...

MAROY : Oui, Raoul Hedebauw, du PTB, était encore à Controverse il y a trois semaines.

DEMOULIN : Oui, et à Mise au Point il y a quatre... (rires)


Entretien: Jonas Legge & Dorian de Meeûs