RENCONTRE

Il a encore un peu plus blanchi sous le harnais, l'échine a tendance à se courber sous le poids des ans mais il a toujours l'oeil vif, la moustache conquérante et le sourire en coin: Marc Jeuniau n'a pas beaucoup changé.

Pourtant, cela fait déjà près de onze années qu'il a quitté la direction des sports à la RTBF, un service qu'il a créé de toutes pièces puisqu'il fait partie des pionniers de la grande maison: «Les débuts de ce qui s'appelait alors l'INR datent d'octobre 1953 et j'ai effectivement été engagé le 1er septembre 1954» se souvient pertinemment bien celui qui nous reçoit fort aimablement dans le jardin de sa villa de la banlieue de Bruxelles, à deux pas de celle qu'occupa son ami Eddy Merckx pendant des années et sa fille Sabrina aujourd'hui. L'INR avait loué quatre ou cinq maisons dans la rue Dautzenberg puisque le vaisseau de Flagey était dévolu à la radio. «A l'entrée principale, il était écrit Télévision Expérimentale et c'est vrai que tout le monde se lançait un peu dans l'inconnu».

Lundi Sports en octobre'56

Venant de la presse écrite sportive et remarqué par le directeur de l'INR Igor Recht, Marc Jeuniau dut patienter quelques années avant de retrouver ses passions. «Au début, je faisais surtout de la programmation pour une sorte de Journal Télévisé qui s'appelait Les Carnets de l'Actualité, une émission de huit minutes, trois fois par semaine, aux alentours de 18h, 18h30».

Son boulot de programmateur consistait donc à envoyer les cinéastes («On travaillait avec des pellicules de 35 mm qui coûtaient une fortune») pour un ministre qui coupait un ruban ou une visite royale dans un musée. Pas très emballant mais ce n'était qu'un début.

En octobre 1956, il reçoit l'opportunité de créer «Lundi Sports», une des émissions mythiques de RTB qui dura un quart de siècle, seul «Le Jardin Extraordinaire» a fait mieux. «On donnait déjà quelques images de foot et de basket dès le dimanche soir. Le lundi on passait le reste et on recevait des invités en studio pour commenter l'actualité». Simple mais efficace. Là, Marc Jeuniau tâta aussi de la réalisation ce qui l'amena à concevoir ce qui sera le premier reportage sportif en direct de la RTB: la course cycliste Paris-Bruxelles en avril 1957. «On avait envoyé un cinéaste filmer la première centaine de kilomètres» se remémore-t-il, l'oeil légèrement embué. «Un motard avait emporté le film jusqu'Casteau où un hélico attendait. Celui-ci jeta la bobine sur la plaine des manoeuvres d'Etterbeek et un autre motard amenait les images à développer au laboratoire de la rue Dautzenberg.»

Ce n'est pas tout, puisqu'il fallait commenter ces images quasi instantanément et vers 16h00 prendre le vrai direct. «J'étais dans la côte d'Alsemberg avec une caméra fixe juchée sur le toit du garage du bourgmestre. Puis, on passait le relais à un autre commentateur et aux trois caméras fixes sur le site d'arrivée du Bois de la Cambre qui figèrent pour l'éternité le sprint vainqueur de Léon Van Daele sur Impanis et Van Looy». Toute une époque.

Le reste allait s'enchaîner presque naturellement, l'Expo de 1958 permettant de multiplier les reportages en direct. Vinrent alors les Jeux Olympiques de Rome en 1960. «C'était bien plus convivial qu'aujourd'hui. Quand vous pensez qu'il n'y avait qu'une seule ligne francophone que je devais partager avec mes confrères français et suisse... Quatre ans plus tard à Mexico, c'était déjà la démesure. Plus rien à voir et le gigantisme n'a fait qu'empirer depuis».

Le premier reportage sportif en couleurs (mais pas en direct) fut évidemment l'apanage de son ami Eddy Merckx pour son record de l'heure de 1972, toujours à Mexico mais le vrai développement du sport sur antenne s'est installé avec la création de la deuxième chaîne à la même époque.

«Grâce aussi à Robert Wangermée. Il était très attentif aux sports. Bien que grand amateur de Bach et de Proust, il était aussi fan de Pino Cerami et insistait toujours pour l'avoir en studio le plus souvent possible».

Très vite, Marc Jeuniau dut se montrer vigilant pour contrer les pubs agressives et alors interdites «une chaîne de grands magasins que je ne citerai pas était remarquablement organisée en la matière. Elle disposait d'une équipe de choc et d'un nombre incroyable de panneaux et banderoles à disposer un peu partout». Un jeu de cache-cache mieux géré «mais pas assez» par l'introduction de la publicité en 1986.

L'énergie pour négocier

La négociation des droits a pompé une bonne partie de l'énergie professionnelle de Marc Jeuniau. «Pour les Jeux et les grandes manifestations comme la Coupe du Monde ou le Tour de France, cela se faisait via l'Union Européenne de radio-télévision qui regroupe les chaînes publiques. Mais pour le foot en Belgique, c'était une autre affaire».

La réticence des dirigeants vis-à-vis du direct était bien réelle de peur que les stades ne se vident. «Le premier à avoir tout compris ce fut Constant Vanden Stock ce qui ne l'empêchait pas d'être dur à la détente. Au début les matches se négociaient autour des 300000 fb. Quand j'ai quitté, en 1992, on allait jusqu'à 4 millions». Son seul regret? La non diffusion de la finale aller de l'UEFA Anderlecht-Benfica au Heysel en 1983. Un autre aussi: «Que la RTBF ait perdu la Champion's League. C'est quelque chose que je ne m'explique pas». Cela ne l'empêche toutefois pas de goûter à une retraite bien méritée.

© La Libre Belgique 2003