Médias/Télé Entretien Correspondante à Paris

C’est la paix entre les terroristes et les policiers échappés d’un jeu vidéo, mis en retraite à la campagne, dans un hôtel gardé par une poule. Pour la première fois inutiles, ces clones dont on ne voit pas le visage jouent, bavardent, philosophent, tandis qu’autour d’eux, le monde se délite. Une poésie étrange se dégage d’ HôtelH H , série d’animation conçue pour le site Web d’Arte par Benjamin Nuel, artiste repéré par la chaîne sur sa plateforme ArteCreative.

Déjà auteur d’un film, "La fin du monde", en phase de pré-production sur un autre projet, "Un cheval sans nom", qui met en scène "un monde qui porte les stigmates d’une catastrophe naturelle ou surnaturelle", ce réalisateur trentenaire venu des arts visuels transporte son univers décalé dans "Hôtel", dont les 10 épisodes seront dévoilés semaine après semaine sur Arte.tv, en français, allemand ou anglais. La référence aux codes du jeu vidéo vise une communauté de gamers de 20, 30 ans, mais le propos est plus vaste. "Ce projet est né au Fresnoy, studio d’art contemporain de Tourcoing, nous explique Benjamin Nuel. Je voulais concevoir un jeu vidéo, et j’ai profité d’être dans un cadre très libre et d’avoir des moyens de production importants pour le réaliser."

En quoi consistait ce jeu ?

Il n’y avait pas de narration, pas d’objectif, si ce n’est d’errer dans ce monde et d’être témoin de scènes de vie avec des terroristes et des policiers, dans un temps mort. Cette première version a eu une petite vie dans le monde de l’art, et j’avais un outil de production de film d’animation quasi prêt.

Pourquoi cette série ?

Elle remet le cours du temps en marche, apporte une fin à ce monde qui, dans la première version, est sur le point de craquer, avec des zones de faille, des tensions, des bugs. La série raconte comment ce monde de jeu vidéo assez réaliste va se fragmenter petit à petit.

Il y a un parallèle avec le monde actuel, à un point de rupture ?

La fin du XXe siècle et le début du XXIe marquent un changement d’ère. On le sent à tous les niveaux. Cela imprègne mon travail. A partir d’un outil numérique pauvre, puisque la 3D que j’utilise n’est pas très riche visuellement, "Hôtel" s’attache à ce basculement dans le monde du numérique. Mon ambition était de donner une profondeur à ce monde qui n’en a pas a priori, et aux personnages, qui sont des archétypes, avec à peu près les mêmes idées, les mêmes souvenirs. Ils vont évoluer à mesure que leur monde disparaît.

Pourquoi des policiers et des terroristes ?

C’est un clin d’œil à un jeu populaire, "Counter Strike", ou à tous les jeux de guerre contemporains qui reprennent ces personnages. "Hôtel" est basé sur le déplacement de personnages de guerre dans un monde très zen. Au-delà du décalage humoristique, il y a un 1er degré assumé.

Seule la poule possède une conscience…

On la prend comme une sorte d’absurdité comique, mais elle a un rôle de représentant d’une minorité indigène venant de cette terre ancienne. On peut faire une analogie avec les Amérindiens, confrontés aux Yankees qui débarquent sur une terre vierge et la remodèlent à leur image. Il reste de cette terre la poule et son arbre, d’une facture aussi primitive. Cette esthétique évoque les débuts de la 3D qui, en 20 ans, a déjà une histoire, avec des objets primitifs et des générations qui ont une sorte de nostalgie, de lien affectif avec ça.

L’internaute va pouvoir s’approprier l’univers ?

On n’est pas dans un mode immersif aussi poussé que dans le jeu vidéo actuel, qui donne des outils pour modeler le monde. Le joueur pourra explorer ce monde virtuel dont l’état correspond à l’épisode qui est diffusé, avec une interaction possible, basique, comme changer les stations de la radio Il peut trouver des indices qui donnent un temps d’avance par rapport au spectateur passif. Une connivence se crée entre le joueur et le conteur.

L’expérience se prolongera-t-elle après les dix semaines de diffusion ?

A l’issue de l’histoire, les personnages errent sur un bloc de terre dans le vide intersidéral, dans un nuage de détritus, de vestiges de la série, qui renvoient aux épisodes, dont on pourra lancer la lecture avec une pop up. Ces premiers éléments vont s’éloigner dans le temps, dans les confins de cet univers virtuel en expansion. Et les internautes pourront l’alimenter avec leurs échantillons de données personnelles. L’ambition est de créer une librairie qui permettra de remonter le temps comme des archéologues, à la recherche de fichiers de plus en plus anciens, témoins d’une époque.