Documentaire "Jean Monnet avait un côté Forest Gump", s’amuse Alexis Metzinger, co-auteur du documentaire diffusé ce samedi sur la RTBF. Et c’est vrai qu’au fil des 52 minutes que dure le film, on comprend que ce "Père discret de l’Europe" était là aux moments cruciaux de l’histoire de notre continent. Un à-propos involontaire pour Forrest Gump mais totalement assumé pour le visionnaire et pourtant méconnu Jean Monnet.

Aucun documentaire ne lui avait été consacré avant celui-ci né d’une belle co-production européenne entre un réalisateur allemand, Rüdiger Mörsdorf, et la société strasbourgeoise Cerigo Films fondée par les frères Alexis et Yannis Metzinger. "Un regard transfrontalier s’est créé dès l’écriture, précise Alexis, et il se retrouve dans ce film où nous insistons sur la première partie de la vie de Monnet, la moins connue, celle qui raconte l’Europe avant l’Europe".

Une vie "à la Tintin"

Une vie aventureuse, "un peu à la Tintin" dit-il, dont le récit filmé est enrichi d’archives personnelles inédites qui embarquent le spectateur sur les traces de ce jeune négociant en cognac né en 1888, peu diplômé mais brillant.

Ses affaires le mènent à Londres à 16 ans, l’entraînent au Canada et à New York où il prendra conscience des archaïsmes du Vieux Continent.

Revenu au pays en 1914, Monnet parvient à mettre en place une mutualisation du ravitaillement français et anglais. Prémices d’une unification européenne, comme le souligne Peter Altmeier, ministre allemand de l’Économie interviewé dans le film tout comme Jean-Claude Juncker, ancien président de la Commission européenne, François Bayrou, Haut Commissaire français au Plan et Eric Roussel, historien et biographe de Jean Monnet.

Lors de la négociation du Traité de Versailles en 1918, Monnet tentera, en vain, de lancer un grand emprunt dont les intérêts seraient payés par l’Allemagne au titre de dommages de guerre. Il deviendra ensuite secrétaire générale de la Société des Nations (SDN) créée par le président américain Wilson qu’il avait côtoyé outre-Atlantique. Jeune fonctionnaire international, il y peaufinera sa fameuse "méthode Monnet" faite d’hyper-rationalité, de flair et de réseautage, tout entière vouée à "trouver une solution profitable à tout le monde".

De la guerre à l’Europe unie

Mais les États-Unis, devenus isolationnistes, refusent d’adhérer à une SDN que Monnet finit par quitter pour sauver l’entreprise familiale de la ruine. Il se mariera, après moult péripéties, avec Silvia, peintre italienne devenue sa compagne de vie, se lancera dans la haute finance et en mesurera les failles, voyagera dans une Chine menacée par le Japon où sa méthode fera merveille malgré les différences de culture.

En 1940, Churchill l’envoie à Washington convaincre le président Roosevelt de l’importance d’une armada d’avions pour lutter contre le nazisme. Pas simple dans un pays qui ne rêve que de voitures et de tracteurs…

Sa proposition de fusion des forces armées anglaises et françaises se heurtera à un silence radio français lourd de sens mais à Alger où Churchill l’envoie en 1942, il parviendra à dépasser la guerre d’egos entre les généraux de Gaulle et Giraud pour créer le Comité français de la libération nationale. La méthode Monnet toujours…

À la Libération, Monnet est persuadé qu’il faut voir loin, lancer la modernisation de la France au sein d’un Commissariat au Plan dont il prend la direction et enraciner un intérêt européen commun.

La Ceca imaginée lors d’une promenade

Son projet de Communauté européenne du charbon et de l’acier (Ceca) lui viendra lors d’une promenade dans les Alpes, il y ralliera Robert Schuman, ministre français des Affaires étrangères qui, à son tour, convaincra l’Allemagne, l’Italie et le Benelux. L’Europe telle que nous la connaissons en naîtra.

Elle aura été pensée par Monnet bien avant quiconque. Portée par la vision d’un homme convaincu qu’elle irait "de crise en crise" et qu’elle serait "la somme des solutions trouvées à ces crises".

Ce documentaire permet à la fois "de se sentir plus Européen et de s’autoriser à critiquer l’état dans lequel elle se trouve actuellement", résume Alexis Metzinger. En gardant en tête la formule de Monnet : "continuer d’abord, avancer ensuite".