J’ai, j’ai pas, j’ai pas, j’ai…" C’est une scène vécue par tous les enfants dans la cour de récréation. Ce moment où l’on s’échange les vignettes représentant ses joueurs de foot favoris pour compléter son album Panini. Chacun consulte les autocollants de l’autre avant de conclure un marché. La pratique enfantine est devenue réalité avec "Hors-jeu", une enquête interactive sous-titrée "Le football carte sur table" et disponible sur Internet depuis le 14 avril dernier.

Le principe de ce webdocumentaire : collectionner des cartes virtuelles pour débloquer des vidéos dévoilant les coulisses du ballon rond. Le jeu se compose de 99 cartes réparties en neuf thématiques (matches truqués, foot business, addictions, agents de joueurs…). Il aura fallu 18 mois d’enquête et quelque 300 000 euros de budget pour en arriver à ce résultat coproduit par Arte, le service public audiovisuel de Bavière et la société de création digitale Upian. La RTBF a elle aussi apporté son aide en réalisant quelques capsules.

Le football, laboratoire du capitalisme

"Le point de départ de ce projet, c’est l’amour du football. Le but est de voir tout ce qui ne va pas dans ce jeu qu’on aime", explique David Dufresne, coauteur du webdocumentaire. Pour ce journaliste spécialiste des projets transmédias, "Hors-jeu" s’inscrit dans la droite ligne de ses travaux précédents. "Dans ‘Prison Valley’, j’étudiais la privatisation des prisons. ‘Fort McMoney’ analysait la privatisation du sol pour faire du pétrole. Ici c’est la privatisation de l’homme pour faire du spectacle. Le fil rouge de ‘Hors-jeu’ consiste à montrer en quoi le football est un laboratoire du capitalisme moderne."

Mais "Hors-jeu" n’est pas un documentaire classique où le spectateur consomme passivement ce qui s’affiche sur son écran. L’obligation de collecter des cartes pour accéder aux contenus le rend acteur à part entière. Au risque de se perdre dans la petite centaine de sujets à explorer ? "Les récits que j’aime le plus, ce sont ceux où il y a un risque de perte, justifie David Dufresne . Pour moi c’est comme une déambulation en forêt. Soit on prend le chemin balisé et on suit un récit linéaire, soit on va à la cueillette des champignons…"

Partir en quête

Le journaliste poursuit : "Ce qui compte ici, c’est le principe de la collection. Depuis que le jeu est lancé, on assiste à deux types de comportements de la part des utilisateurs : d’une part ceux qui collectent les cartes et attendent de toutes les avoir pour tout regarder en une fois; d’autre part ceux qui s’arrêtent pour consulter une vidéo, puis repartent."

La notion d’échange est omniprésente dans le jeu. Car les internautes sont invités à partager leurs cartes via les réseaux sociaux. Et toutes les vignettes n’ont pas encore été mises en ligne par les concepteurs.

Sur le forum de "Hors-jeu", certains s’interrogent sur une diffusion de l’enquête en télévision. Pour David Dufresne, ce n’est pas au programme. "Le documentaire, c’est ‘Hors-jeu’ lui-même. Vous avez plus de 320 minutes de vidéos, des documents… Bonne collection !", lance-t-il aux amateurs.


Dans "Hors-jeu", le journaliste Patrick Oberli a recueilli des témoignages étonnants

Quand on me demande ce qu’est ‘Hors-jeu’, j’aime répondre que c’est un petit état des lieux ." Paillettes et sponsors, addictions et dépressions, matchs truqués… Bienvenue dans les coulisses des stades de football. Parce que c’est bien le thème abordé dans ce webdocumentaire : hors-jeu comme le fait de match; hors-jeu aussi, comme tout ce qui se passe hors du jeu, hors du terrain.

De l’écrit à l’audiovisuel

Dans le rôle de scénariste de ce projet, on retrouve Patrick Oberli. Le quadragénaire travaille pour le quotidien suisse "Le Matin" depuis quatre ans. En 22 ans de carrière, ce passionné d’économie et de sport s’est spécialisé dans des domaines tels que la lutte antidopage et les dossiers liés aux grandes instances sportives dont la Fifa (fédération internationale de football).

Plus habitué à l’encre et au papier qu’à la caméra et aux preneurs de sons, cet amateur de sujets chauds croisera pourtant le fer avec l’audiovisuel en 2012, pour son premier documentaire intitulé "comment la mafia truque le foot". C’est ce projet qui sera le déclencheur deux ans plus tard, en novembre 2014, de sa rencontre avec David Dufresne.

"Il cherchait à réaliser un webdocumentaire sous forme de collection, se rappelle le journaliste suisse. Contrairement à moi, David n’est pas du monde du foot. Alors, après avoir visionné mon travail sur les matchs truqués, il a cherché à me contacter pour me convaincre d’adhérer au projet." La collaboration était née, le chantier pouvait commencer.

Les deux hommes ont d’abord déterminé les contours des sujets. Neuf thématiques furent choisies. Ensuite, le binôme a cherché à convaincre des intervenants liés au monde du football de réagir sur plusieurs de ces sujets. "Certains ont accepté de parler; d’autres pas, admet Patrick Oberli. Notre objectif, c’était de laisser les gens s’exprimer. C’est d’ailleurs assez clair dans les capsules vidéos longues de plusieurs minutes : on n’intervient jamais verbalement et on ne coupe pas au montage pour laisser aux intervenants l’entièreté de leurs paroles, sans les sortir de leur contexte."

Un buzz inattendu

Parmi les nombreuses personnes interviewées, il y en une qui a déjà fait le buzz, Emmanuel Petit. A travers ce documentaire, l’ancien champion du monde français qui a inscrit en 1998 le troisième but de la finale contre le Brésil revient sur l’événement. "Est-ce que nous en 1998, on a vraiment gagné la Coupe du monde ? Je me pose la question maintenant moi. Est-ce que c’était pas un petit arrangement, j’en sais rien moi. Tout ce que je sais, c’est qu’on s’est donné à fond. […] Mais avec tout ce qu’on voit, parfois je me demande si on n’a pas été que des marionnettes."

Le ton est donné. Pressions, arrangements, argent; ces mots reviennent sans cesse dans les témoignages collectés. Pour autant, Patrick Oberli n’en est pas tombé des nues. "Est-ce que j’ai été à un moment étonné de ce qu’on m’a raconté ? Oui et non. La plupart du temps, je m’attendais à entendre ce que nos interlocuteurs ont raconté, car j’avais déjà des contacts avec la plupart d’entre eux depuis longtemps. J’avoue toutefois avoir été surpris par la franchise de certains qui ont été plus loin que ce que j’aurais pu imaginer."