Le 30 octobre 2015 à Bucarest, le nightclub Collectiv, où se produisait le groupe de métal Goodbye to Gravity, est ravagé par les flammes. Vingt-sept personnes décèdent sur place, tandis que 80-90 personnes sont emmenées dans les hôpitaux de la région dans un état critique ou grave. Immédiatement, une polémique éclate: le club était autorisé à fonctionner alors qu’il ne possédait aucune issue de secours! Dès le 3 novembre, des milliers de personnes manifestent sur la place de la Victoire contre la corruption qui ravage le pays. Le lendemain, le Premier ministre social-démocrate Victor Ponta présente la démission de son gouvernement. Le 10 novembre, un gouvernement de technocrates, sans affiliations politiques, est nommé…

Voilà pour le fait divers tragique, qui reste vaguement en mémoire. Une actualité en chassant une autre, les médias internationaux se sont bien vite désintéressés de l’affaire… Pourtant, comme on le découvre dans Collective (L'Affaire Collectiv en VF), passionnant documentaire écrit, produit, réalisé, filmé et monté par Alexander Nanau, à découvrir dès mercredi sur BeTV ou Be à la demande -, ce premier scandale n’était que la face cachée de l’iceberg. Ce que montre le cinéaste ici, à partir de ce fait divers révélateur, c'est en effet l’état de délabrement bien plus profond de l’État roumain à l’époque.

Le cinéaste Alexandre Nanau. © Magnolia Pictures

Au coeur du travail d’enquête

Son film, Alexander Nanau l’ouvre par une scène filmée dans une réunion de victimes et de parents de victimes de cet incendie (dont on découvre ensuite les images, glaçantes, tournées durant le concert). Ceux-ci s’interrogent sur le fait que la Roumanie ait traîné à transférer vers des hôpitaux à l’étranger les patients les plus critiques. Au lendemain de la tragédie, le message officiel était en effet que le pays était parfaitement capable de traiter ces dizaines de grands brûlés, aussi bien que l’Allemagne ou l’Autriche. La vérité, pourtant, c’est qu’aux 27 morts dans le nightclub, s’en rajouteront 37 dans les jours, les semaines et les mois qui suivront…

Le journaliste Cătălin Tolontan et son équipe du quotidien sportif Gazeta Sporturilor, qui dispose d’une solide cellule d’investigation, décide d’enquêter sur cette faillite du système de santé roumain. Comment des dizaines de patients, qui auraient dû survivre, sont-ils morts à l’hôpital, victimes d’infections nosocomiales? Où l’on apprend qu’un rapport au Conseil de l’Europe révèle que la Roumanie est en bas du classement européen en la matière, avec 12000 morts par an suite à des infections contractées lors de le séjour à l'hôpital! Et que le pays accueille parmi les bactéries les plus dangereuses et résistantes aux antibiotiques du continent. Où l’on découvre surtout comment la corruption s’infiltre partout, jusque dans la dilution des produits désinfectants utilisés dans les hôpitaux, rendus donc totalement inefficaces!

Le journaliste Cătălin Tolontan et l'une de ses collègues de la "Gazeta Sporturilor". © Magnolia Pictures

Un pamphlet contre la corruption

Dévoilé à la Mostra de Venise en 2019, EFA du meilleur documentaire aux derniers Prix du cinéma européen et en course pour l’Oscar du meilleur documentaire, Collective propose une plongée effarante au coeur de la corruption qui mine l’ensemble de la société roumaine. Pour ce faire, Alexander Nanau a non seulement pu suivre, au plus près, l’enquête de la Gazeta Sporturilor — dans un classique et revigorant exercice d’admiration du journalisme indépendant —, mais aussi en glissant ses caméras dans le bureau du nouveau ministre de la Santé Vlad Voiculescu. À nouveau à ce poste actuellement (dans un gouvernement de centre-droit), le jeune économiste semble découvrir, en direct, l’ampleur de sa tâche. Revenu de Vienne pour servir son pays, le jeune homme lâche même, face à la caméra de Nanau, que son ministère et le système de santé sont « pourris » à 90% par « le népotisme, la politisation et les conflits d’intérêt ».

Le jeune ministre de la Santé roumain Vlad Voiculescu. © Magnolia Pictures

Pour conférer un aspect plus humain à son film, le cinéaste a également suivi le difficile parcours de réinsertion dans la vie normale de l'une des survivantes de l'incendie, qui a notamment accepté de poser pour un photographe, afin de témoigner des conséquences sur son corps mutilé d'un drame qui aurait dû être évité.

Coproduit par la RTS et HBO Europe, Collective est un documentaire exemplaire, par la minutie du travail et l’engagement d’Alexander Nanau, mais aussi pour la leçon qu’il donne sur l’importance des contre-pouvoirs (dont une presse libre) dans une démocratie digne de ce nom. Un film fort, mais amer aussi sur la courte mémoire des électeurs, qui oublient vite les scandales pour se laisser bercer par les beaux discours…

© Magnolia Pictures

Collective / Colectiv Documentaire De Alexander Nanau Scénario Alexander Nanau & Antoaneta Opriș Photographie Alexander Nanau Montage Alexander Nanau, George Cragg & Dana Bunescu Durée1h49

© Cote LLB